Souffrir… Mais pour quoi ?

LETTRE À UN AMI RÉCEMMENT DÉFUNT
à Pierre Marcel (1910-1992)

C’est en novembre 1932 — il y a presque soixante ans ! — que j’ai fait ta connaissance, mon cher Pierre. J’arrivais à la Faculté de théologie protestante de Paris alors que tu y achevais tes études. Nous nous reconnûmes vite. Fidèle disciple d’Auguste Lecerf, tu discernas dans le nouvel étudiant que j’étais un calviniste en herbe dont la vocation au saint ministère de la Parole et des Sacrements de Dieu venait d’éclore par le moyen de la lecture assidue et émerveillée, à la Bibliothèque municipale de ma bonne ville de Lyon, à l’ombre de la cathédrale Saint-Jean, de bon nombre de chapitres de l’Institution de la religion chrétienne de Jean Calvin et de l’Instruction chrétienne de Pierre Viret.

Dans ta chambre, située à quelques mètres de la mienne, tu recevais souvent, pour qu’ils y rencontrent Lecerf, une dizaine d’étudiants avides de lui poser des questions et surtout d’écouter et de noter ses réponses. Nous nous promenions d’un passage à un autre de la Sainte Écriture ; de St. Augustin à St. Thomas d’Aquin ; des Réformateurs du XVIe siècle aux docteurs réformés des XIXe et XXe siècles : L’Écossais Cunningham, les Hollandais Kuyper et Bavinck, les Américains Hodge, Dabney et Berkhof. Dans ta chambre, transformée en salle de séjour par le seul effet d’un grand et beau tapis et de quelques sièges, dont un fauteuil pour Lecerf, tu nous offrais du thé et quantité de tartines de confiture. De quatre à six c’était la fête ; fête de cœurs emplis de prière ; fête d’intelligences affamées de connaissances ; fête de quelques jeunes gens pleins d’une respectueuse affection pour un aîné aux cheveux blancs qui se mettait à leur portée et leur délivrait son savoir avec bonne humeur, simplicité et sagesse pastorale.

C’était l’époque où Lecerf, déjà connu dans les pays anglo-saxons où il avait participé à de nombreuses rencontres internationales, commençait — enfin ! — à être connu en France. Le Bulletin de la Société calviniste de France, qu’il avait fondé et qu’il présidait, gagnait de nouveaux lecteurs. Les jeunes calvinistes de Suisse romande (Jean de Saussure qui venait de publier son A l’école de Calvin, Max Dominicé, Marc Chenevière) et de France (Albert-Marie Schmidt, André Schlemmer) le désignaient comme leur chef de file et faisaient appel à ses conseils et à son enseignement. Alors qu’il gagnait sa vie comme directeur de la Société biblique de Paris, Lecerf, à l’aube des années trente, fut appelé par la Faculté de théologie protestante de Paris à donner un cours de philologie grecque auquel s’ajouta bientôt un cours d’anglais. Il profita de cette modeste introduction dans la Faculté pour faire connaître la Foi réformée confessante, celle des six premiers Conciles œcuméniques, celle des Confessions des XVIe et XVIIe siècles, fidèles à l’Écriture Sainte reconnue comme Parole même de Dieu. En commentant les textes du Nouveau Testament grec qu’il nous faisait traduire, en commentant des textes anglais aussi divers que The Mysterious Universe de Sir James Jeans ou The Pilgrim’s Progress de Bunyan qu’il nous faisait aussi traduire, Lecerf finissait par nous donner un enseignement dogmatique qui, au sens littéral, nous « enthousiasmait » ! Sur les recommandations du pasteur Marc Bœgner et sous la pression insistante tant des étudiants que d’un certain nombre de protestants parisiens, Lecerf put ouvrir, en cette mémorable année 1932, un cours libre de dogmatique réformée auquel se pressa un auditoire vibrant, toujours plus nombreux jusqu’à faire salle comble, d’étudiants et de fidèles, qui ne pouvait s’empêcher d’applaudir.

Comme tu étais heureux, Pierre, de voir enfin ton vieux maître trouver des disciples ou plutôt amener des disciples au Seigneur ! Tu t’étais fait « serviteur », serviteur de Lecerf que tu soutenais, sans que la plupart le sachent, de bien des manières, serviteur surtout de la Parole de Dieu qu’est Jésus-Christ, qu’est la Bible.

Sur les conseils de Lecerf tu devais bientôt te rendre à Amsterdam, à l’Université libre fondée par Kuyper. Nous te devons l’introduction en France de la philosophie réformée développée par Vollenhoven et Dooyeweerd, philosophie originale à laquelle tu consacras par la suite tes deux thèses fouillées de licence et de doctorat en théologie — thèses qui ne furent pas publiées hélas ! mais dont tu me fis cadeau en exemplaires ronéotypés.

De 1933 à 1936, lorsque tu étais à Paris, tu invitas à plusieurs reprises l’étudiant que j’étais encore à partager tes repas et la connaissance approfondie que tu avais de la Foi que nous professions ; tu sus m’indiquer des ouvrages, anciens ou contemporains, à lire ; je me souviens du jour où tu m’offris deux volumes des Lettres de Calvin parce que je t’avais signalé, chez un bouquiniste, une bonne occasion à saisir des Opera Calvini !

De 1936 à 1951, nous n’eûmes plus de rencontres ; seulement de rares et rapides échanges de correspondance, en particulier lorsqu’en 1950 tu lanças La Revue Réformée et publias, avec les numéros 2 et 3 réunis en un, ton étude fondamentale, étudiée par la suite en bien des pays, sur le Baptême, Sacrement de l’Alliance de grâce. Il faut dire qu’en 1936 je partis pour une année rejoindre mes parents en Extrême-Orient ; que de 1938 à 1940, il y eut mon temps de service militaire et de guerre ; et enfin que de 1941 à 1951, il y eut loin de Saint-Germain-en-Laye où tu étais pasteur, mes cinq années de ministère pastoral à la Voulte, en Ardèche, suivies de mes cinq années d’aumônerie militaire en Allemagne.

C’est en septembre 1951 que je devins l’un des pasteurs de l’Église réformée de l’Annonciation à Paris. Très vite, dans les années cinquante, se renouèrent les liens d’amitié qui nous avaient unis dans les années trente. Ils se doublèrent de liens d’affection, non seulement entre nous deux mais entre nos ménages, ta femme Mireille, et la mienne Hélène, partageant notre communion spirituelle et notre vision chrétienne et biblique de l’Alliance.

Tu voulus bientôt m’engager dans le comité de rédaction de La Revue Réformée. Ce n’est pas sans émotion que j’évoque en ma mémoire ces rencontres, trop rares à mon gré, de ce comité, la plupart du temps chez le docteur et Mme André Schlemmer, parfois rue de Tourville à Saint-Germain-en-Laye où vous habitiez alors, Mireille et toi. Au reste, c’est bien sur toi que pesait la responsabilité (rédactionnelle… et financière !) de cette revue, dans le comité de laquelle se trouvaient aussi des hommes aussi remarquables et différents que Jean Cadier, fidèle entre les fidèles, Albert-Marie Schmidt et Michel Reveillaud. Ton frère, Jean Marcel, qui habitait aussi Saint-Germain, t’aidait dans l’administration de la revue.

Que d’articles tu y publias ! Je note au passage quelques-uns de ceux qui m’apportèrent beaucoup et dont je souhaite la publication en volume(s) : « Christ expliquant les Écritures », 1958 ; « Invites à l’hérésie », 1964 ; « Frères et sœurs de Jésus-Christ », 1965 ; « Quand l’esprit n’est plus là », 1966 ; « Principes d’interprétation », 1968.

A côté de la revue, tu maintins pendant plusieurs années les conférences de la Société Calviniste, dans une petite salle, plutôt sombre, au siège de la Société d’histoire du protestantisme français, rue des Saints-Pères. C’est là que j’entendis l’humble et très savant Jules-Marcel Nicole qui animait l’Institut biblique de Nogent-sur-Marne et dont je devins, respectueusement, l’ami.

Tes tâches pastorales, fermement assumées, ne t’empêchaient pas d’établir aussi et de développer la collection « Les Bergers et les Mages ». Cela me valut d’y publier, adaptée en français moderne, la Brève Instruction chrétienne de Jean Calvin (en fait : Instruction et Confession de foi de 1537, résumant la première Institution de la religion chrétienne publiée en 1536). Si je mentionne ici cette publication, c’est qu’à partir de sa préparation je renouais, grâce à toi, avec l’œuvre de Jean Calvin, puis de ses disciples jusqu’à nos jours. De ces années cinquante et soixante datent mes études de Kuyper, de Bavinck, puis de Dooyeweerd, de Schilder et des calvinistes américains. C’est à toi, mon cher Pierre, à tes indications, à tes conseils, à tes encouragements, parfois même à tes pressions, que je dois le renouvellement de ma formation spirituelle et théologique.

M’ont aussi aidé, dans mon ministère pastoral de vingt-trois ans à Paris, tes deux catéchismes, tes deux belles et longues catéchèses plutôt, trop méconnues hélas ! À l’écoute de Dieu et À l’école de Dieu.

Au long de ton service de la Parole de Dieu, les épreuves ne t’ont pas manqué. Tu appris à souffrir non seulement pour l’Église comme il se doit, mais aussi — et c’est autrement difficile à supporter — par l’Église.

Dans les années soixante, la Commission académique de l’Église réformée de France, commission alors présidée par le pasteur Hébert Roux, présenta au Synode national de cette Église ta candidature comme professeur de théologie pratique à la Faculté de théologie protestante de Paris. Jamais jusque-là un Synode national n’avait rejeté une candidature proposée par la Commission académique. Tout semblait donc acquis. Tu vins me voir pour me dire ta joie qu’un calviniste, à nouveau, devienne professeur en cette Faculté qu’avait illustré, pendant un peu plus d’une dizaine d’années, jusqu’à sa mort en 1943, un Auguste Lecerf. Je partageai ta joie. Mireille et toi aviez réussi à trouver un appartement proche de la Faculté. Or, pour la première et seule fois à ma connaissance, par opposition partisane au meilleur des rares théologiens fidèles à la Confession de foi des Églises réformées de France, et passant outre à la candidature proposée par la Commission académique, le Synode national rejeta ta candidature sans même que la Commission ainsi désavouée ait l’honnêteté et le courage de démissionner. Le choc, pour Mireille et toi ainsi que pour tes amis, fut rude. J’appris alors (mais ne le savais-je pas déjà ?) quelle était ta foi, quelle était ton endurance, quel était ton amour du Seigneur, quelle était ta soumission à sa volonté. Tu restas fidèle à l’Église qui venait de te porter un coup injuste et inadmissible. Dans la souffrance, tu tins bon. Tu donnas là un exemple à ne jamais oublier.

*

Durant ton long ministère de pasteur de l’Église réformée de Saint-Germain-en-Laye, comme ensuite durant tes fonctions à la tête de la Société biblique française, comme enfin durant ta longue « retraite » bien remplie, tu n’as cessé, cher Pierre, appuyé sur Mireille, « l’épouse à qui Dieu t’avait confié », de mettre tes dons spirituels, intellectuels et d’organisateur, reçus de Dieu, au service de Sa gloire et de Sa Parole. En bon réformé confessant, tu te savais un privilégié (responsable !) de l’Alliance de grâce, héritier depuis des siècles d’ancêtres dont deux, Jean et Zacharie Marcel, étaient morts pour la foi sur les galères du Roi, et dont deux autres, Catherine et Élisabeth Marcel, avaient passé chacune vingt-deux ans comme prisonnières pour la foi en la Tour de Constance.

Lorsqu’en 1974 a été établie la Faculté de théologie réformée d’Aix-en-Provence, tu as entouré sa naissance de ta prière, de tes conseils, et tu as pris part à la rédaction de ses statuts. Bientôt tu lui confias, avec générosité, la publication de La Revue Réformée, sachant que son professeur de théologie systématique, Paul Wells, maintiendrait la ligne que tu avais définie dès 1950.

Bien des années ont passé depuis la rédaction, en 1936, de la thèse de 360 pages qui t’a valu le titre (le premier) de « bachelier en théologie » : « Les fondements de la Loi et de l’Obligation chez Calvin, comparés aux principes de Thomas d’Aquin et de Duns Scot », jusqu’à tes avant-derniers ouvrages importants : « Calvin et Copernic » (1980) et celui que j’apprécie particulièrement et que beaucoup pourraient et devraient lire : « Face à la critique : Jésus et les apôtres » (1986). Je dis « tes avant-derniers ouvrages », car nous attendons avec impatience la publication de ton dernier ouvrage, celui que le Seigneur t’a permis d’achever quelques jours seulement avant de mourir et d’aller, vivant, contempler face à face ton Créateur et Sauveur, le Père, le Fils et le Saint-Esprit. A bientôt, vieux frère.

Pierre COURTHIAL

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