Un soir, après avoir assisté à une réunion préparatoire à la campagne de New-York, Graham rentra à son hôtel et, fatigué, se laissa tomber sur son lit.
Incapable de s’endormir, il prit sa Bible. Elle s’ouvrit d’elle-même et ses yeux tombèrent sur ce passage d’Ézéchiel 24 :
« Malheur à la ville sanguinaire ! Moi aussi je veux faire un grand bûcher. Entasse le bois, allume le feu, cuis bien la chair, assaisonne-la, et que les os soient brûlés. Puis mets la chaudière vide sur les charbons, afin qu’elle s’échauffe, que son airain devienne brûlant, que sa souillure se fonde au-dedans, et que sa rouille se consume. Les efforts sont inutiles… »
Aux yeux de l’évangéliste, c’était là le message que le ciel lui envoyait. Incapable d’attendre, il appela au téléphone, là, au milieu de la nuit, son collaborateur, Jerry Beavan. Membre de l’équipe, il est son secrétaire exécutif chargé des relations extérieures. « Ecoute ce que j’ai trouvé, lui cria-t-il, voici mon message pour New-York. »
C’est une question qui le préoccupait depuis longtemps. En 1947 déjà, il avait dit : « Le plus grand ennemi de l’Amérique, ce n’est pas la faucille et le marteau, c’est la décadence interne qui nous précipite, plus vite qu’aucune civilisation précédente, vers la destruction et l’enfer. »
Plus récemment : « Un de ces jours, la digue va se rompre et les eaux inonderont l’Amérique. Il n’y aura plus d’Amérique à moins que Dieu ne nous envoie un Réveil à l’ancienne mode, authentique et provenant du Saint-Esprit. »
Depuis toujours, il savait que le centre nerveux de l’Amérique, c’était New-York dont les citoyens contrôlent les affaires, l’industrie, la finance, l’art, la culture, les communications, etc., du pays tout entier. Il savait aussi que près de cinquante-six pour-cent de ses habitants n’ont aucune attache avec une Église quelconque, que soixante nationalités différentes se coudoient, aiment, souffrent et travaillent dans ses murs. Qu’il y a à New-York plus d’Italiens qu’à Rome, plus de Porto-Ricains qu’à San Juan, quatre fois plus d’Irlandais qu’à Dublin, plus de gens parlant l’espagnol qu’à Madrid et plus de Juifs que dans tout l’État d’Israël.
Il savait aussi que, comparativement à l’immense masse de cette population polyglotte, il n’y a qu’une poignée de protestants, environ sept et demi pour-cent.
Il fit un jour cette confession : « J’ai prié, j’ai pleuré, je me suis tourmenté pour New-York plus que pour aucune ville où j’ai tenu des croisades. Je me tiens parfois au milieu de cette grande métropole, et je me demande si je pourrai jamais l’atteindre pour Dieu. »
Pour l’atteindre, il fallait l’empoigner. Graham a un fonds d’anecdotes qu’il tient en réserve pour illustrer ses sermons. Il emploie parfois celle-ci pour montrer quelles ressources insoupçonnées un homme peut déployer dans des circonstances impossibles.
« J’ai entendu parler d’un homme, dit-il, qui, pour rentrer chez lui, empruntait un sentier qui traversait le cimetière. Un soir, à la nuit, il tomba dans un trou, c’était une tombe que le fossoyeur avait creusée dans la journée en travers de son chemin. Il essaya d’escalader les côtés de la tombe, mais c’était trop haut. Il arracha des racines, fit tomber des mottes de terre, hurla tant qu’il put, mais personne ne vint l’aider. Finalement il se résolut à passer la nuit dans cette tombe.
» Voici que vers minuit un autre homme emprunta ce chemin pour aller à la chasse. Il tomba aussi dans la tombe. Il essaya d’escalader les côtés, mais c’était trop haut. Il arracha des racines, fit tomber des mottes de terre, hurla tant qu’il put, mais pas une âme ne répondit.
» Si, pourtant. Tandis que le chasseur se redressait pour reprendre son souffle, il sentit une main froide et moite toucher son épaule et il entendit une voix caverneuse qui disait : « Vous ne sortirez jamais de cette tombe, monsieur. »
» Alors, dans un immense sursaut, il en sortit.
Londres avait été difficile à manier, et Glasgow et New-Orléans et Boston. Des critiques avaient prédit un échec, on l’avertissait chaque fois : « Notre population est différente, ici, vous ne pourrez pas obtenir de conversions ».
Mais il s’en était sorti !
Il ne restait plus qu’une semaine avant l’inauguration de la Croisade Billy Graham à New-York ! Les armées du Seigneur se massaient devant les murs de cette Jéricho moderne.
Depuis des mois, les opérations préliminaires à chaque croisade avaient été mises sur pied.
Graham avait été invité par la Commission d’Évangélisation du Conseil Protestant de la Ville de New-York au nom des Églises rattachées à ce Conseil et des autres organisations religieuses. Un comité exécutif composé d’hommes d’affaires éminents et d’ecclésiastiques avait été désigné pour recommander et organiser la Croisade. C’était donc la Croisade de New-York et non pas la Croisade de Graham. Le comité s’était réuni pendant des mois avec Jerry Beavan, et avait approuvé un budget s’élevant à neuf cent mille dollars pour six semaines, la somme la plus élevée qui ait jamais été consacrée à une campagne d’évangélisation.
Bien des mois auparavant, Beavan avait négocié un contrat pour la location du Madison Square Garden à un taux s’élevant approximativement à vingt-huit mille dollars par semaine. Il avait demandé et obtenu une option pour les mois de juillet et d’août, bien qu’aucune personne sensée n’eût osé prédire que la Croisade se continuerait en dépit des chaleurs de l’été.
En collaboration avec d’autres membres de l’équipe, il avait préparé un programme de publicité intensif.
D’autres équipiers arrivèrent les uns après les autres et s’installèrent dans les bureaux du quartier général de la Croisade au N° 165 de la Quarante-sixième rue Ouest. Leurs fenêtres étaient éclairées la nuit par les grands boulevards new-yorkais.
Madame Betty Lowry, secrétaire de presse, s’efforçait avec le sourire de satisfaire aux demandes d’interviews et de renseignements présentées par d’innombrables journalistes.
Des collaborateurs pour la prière étaient recrutés. Deux cent mille s’engagèrent ; leurs inscriptions venaient de toutes les parties du monde, de plus de cent pays différents.
On invitait les églises et les pasteurs à coopérer, et mille cinq cents répondirent.
On recrutait des choristes pour chanter dans le chœur dirigé par Cliff Barrows, et quatre mille s’y joignirent.
On invita les responsables des églises à suivre une série de neuf leçons de formation destinées à les préparer à la tâche de conseiller spirituel afin de pouvoir aider et guider ceux qui répondraient à l’appel de Graham. Cinq mille répondirent.
Il fallut recruter trois mille volontaires pour le service d’ordre, qui devaient patrouiller les immenses allées et les bas-côtés du stade.
D’autres volontaires aidaient à expédier les centaines et les milliers de lettres et de circulaires destinés aux collaborateurs de la Croisade. Sous la direction de Mme Norman Vincent Peale des groupes de prière se rencontraient régulièrement. Ils étaient organisés par districts, eux-mêmes subdivisés en centaines de quartiers.
Et voici que tout à coup, sans qu’on s’en soit aperçu, la Croisade était devenue une immense machine bien huilée, servie par des mains expertes, et qui tournait rond.
Voire !… comme dans toutes les croisades, il y eut pas mal d’erreurs et quelques gaffes…
Un jour, les amis de Graham furent étonnés de lire dans le grand quotidien New York Times que « Graham cesse ses croisades ». Le journal affirmait que l’évangéliste, parlant à un certain évêque anglican, avait déclaré qu’il ne « pourrait certainement pas continuer bien longtemps ». Les téléphones se mirent à sonner de tous côtés et les messages télégraphiques affluèrent ; le quartier général de Graham démentit la nouvelle, déclarant qu’il avait été mal compris.
Il répondit officiellement dans un article publié par le Christian Herald : « Je n’abandonne pas, déclarait-il, j’évangélise parce que je ne puis faire autrement. Si je m’écoutais, je préférerais m’adonner à d’autres occupations. Je choisirais une profession qui me permette de vivre avec mes enfants qui grandissent et ont besoin de leur père. Mais j’entends, au fond de moi-même, une voix douce et subtile qui me dit : « Voici le chemin, marches-y. » Il faut donc que je marche… Je n’abandonnerai jamais, à moins que Dieu ne retire Sa main, ou bien qu’Il m’appelle au ciel. »
Puis il y eut ce que les intimes appelèrent le « bobard Cohen ». Fin mars, Graham fut appelé au téléphone par Mickey Cohen, ex-roi des salles de jeu clandestines de Los Angeles, grand chef de bande dans le monde interlope, l’un des plus célèbres gangsters des États-Unis. Au cours de sa croisade à Los Angeles, en 1949, Billy Graham était entré en contact avec Cohen et avait essayé, en vain, de l’amener à Christ. Depuis, Cohen avait subi une peine de prison. Il téléphonait à Graham pour le supplier de venir le voir et il accepta. La rencontre fut inopinément rendue publique dans un article à grand tirage qui disait : Mickey Cohen et Billy Graham, au cours d’un entretien qui a duré cinq heures, ont prié ensemble. Ils se sont rencontrés dans l’appartement de Cohen au Waldorf Astoria. C’était la première fois que l’élégant et célèbre Cohen se rendait sur la côte est depuis sa sortie de prison en 1955, et il affirmait avoir fait ce voyage pour voir son vieil ami Graham.
— J’admire beaucoup la façon de vivre recommandée par le christianisme, dit Cohen qui s’est rangé et est devenu un riche négociant. Je voudrais pouvoir mener une vie qui ressemble à celle de Billy. Cohen disait encore : Billy est venu et avant le repas, il a — comment appelez-vous ce qu’on dit avant de manger ? — le bénédicité — oui, c’est ça, il a dit une prière, puis nous avons beaucoup parlé de « machins » religieux. Il est resté quatre à cinq heures.
Les reporters se crurent sur la piste d’une conversion sensationnelle. Ils savaient que Graham avait aidé d’autres personnages célèbres à trouver en Christ leur Sauveur. Ils réussirent à interviewer l’évangéliste le jour même à Buffalo, où on l’avait appelé pour une réunion. Il leur dit : « J’ai bien souvent parlé avec M. Cohen. Chaque fois nous avons abordé les problèmes spirituels et parlé du salut possible en Jésus-Christ. Aujourd’hui, nous avons lu la Bible et prié ensemble, mais tout cela ne regarde que lui, le Seigneur et moi. Il ne se passe presque pas de semaine sans que j’aie des rencontres privées avec des personnages auxquels les journalistes s’intéressent, mais c’est, je crois, la première fois que les journalistes s’en soient avisés. Mon travail, c’est d’amener à Christ tous ceux que je puis atteindre, surtout ceux qui pourraient avoir une influence pour le Christ dans notre société. Il me semble qu’un homme devrait se sentir libre de rechercher un entretien spirituel sans que cela soit publié dans les journaux. »
Et on en resta là. Pourtant lorsque Mickey Cohen vint au Madison Square Garden écouter Billy Graham, les journalistes ne purent s’empêcher de publier la nouvelle.
Les giboulées d’avril à New-York amenèrent deux attaques imprévues. La première en provenance d’un prêtre bien connu, le révérend John E. Kelly. Les journaux titraient :
Un prêtre pousse les catholiques à fuir la Croisade de Graham.
Le Père Kelly, écrivant dans un journal catholique, avait déclaré que Graham représentait …un danger pour la foi… Ses sermons sont si bien construits, quoique entremêlés de bonne et de fausse doctrine, et sa façon de parler si incisive et si persuasive que même un catholique assez bien instruit peut s’y laisser prendre. Il prêche beaucoup de vérités mais esquive certaines doctrines essentielles de sorte que son guide vers le ciel est extrêmement partial. Les convertis de Billy ne sont qu’à demi sauvés.
Il terminait par un compliment, affirmant que Graham est certainement un homme de prière, humble et consacré, dévoué. Il nous faut prier pour Billy Graham.
La seconde attaque provenait d’un groupe de protestants ultra-conservateurs ; réunis en congrès en Floride, ils avaient voté une résolution peu charitable : Le Dr Graham, en essayant d’attirer tous les groupements… poursuit une politique que notre Conseil désapprouve… Le rassemblement de New-York causera, en fin de compte, un mal incalculable à la cause du christianisme évangélique. Notre Conseil ne peut pas recommander la campagne du Dr Graham à New-York…
Mais il y avait aussi des encouragements. Nombre de journalistes commençaient à faire paraître dans les journaux des articles favorables. Le public était atteint. En avril, le New-York Times résumait pour ses lecteurs la manière dont Graham comprenait son rôle d’évangéliste :
L’évangéliste, c’est celui qui proclame, celui qui annonce la bonne nouvelle, écrivait le journaliste en citant les paroles mêmes de Graham : « Mon travail, c’est simplement de proclamer l’Evangile en laissant l’Esprit de Dieu l’appliquer à chacun. »
« Il n’y aura aucun déchaînement d’émotion au Madison Square Garden, promettait-il, quand j’inviterai les gens à recevoir le Christ, tout sera si calme qu’on pourra entendre voler une mouche. Ce sera un moment aussi sacré et aussi religieux que les plus beaux moments passés au culte dans une église. Vous verrez des gens s’avancer sans hésitation, tranquillement, avec respect, et beaucoup de vies — les résultats ne se feront connaître que dans plusieurs années — beaucoup de vies auront été changées à ce moment-là. »
Il prêche un message élémentaire, un peu rude, qui parle de péché et de salut, affirmait le Times.
Le dimanche de Pâques, la revue This Week publiait un article de Graham intitulé : « New-York et ses possibilités infinies ». À cause de son immensité et de son importance dans tous les domaines, écrivait-il, New-York a une influence inégalée sur le reste du pays et même sur le monde. Un renouveau spirituel à New-York se répercuterait dans le monde entier.
New-York a un potentiel spirituel énorme. C’est une ville formidable par l’énergie de sa population. Maïs il faut que les pensées soient détournées du mal et que les hommes changent par la nouvelle naissance que Christ nous procure par sa mort et par sa résurrection. Le message de l’Evangile pourrait transformer New-York.
Il y a juste cent ans… quelques hommes d’affaires se rencontrèrent dans l’église hollandaise à Fulton Street pour prier afin qu’un réveil soit accordé à l’Amérique. Leur nombre augmenta au point que dix mille personnes se mirent à prier chaque jour pour un renouveau spirituel. Le résultat fut un réveil qui ajouta, en une année, plus d’un million de membres aux églises d’Amérique. Nous voudrions voir cela se répéter aujourd’hui.
Le deuxième samedi de mai, New-York était prêt à recevoir — ou peut-être à rejeter — celui qui, pour utiliser le style négligé de certains reporters, venait « sauver » New-York.
Tout était prêt : Six cent cinquante immenses affiches avaient été placées aux endroits les plus stratégiques ; quarante mille disques, fixés sur les appareils téléphoniques, disaient à tous : « Priez pour Billy Graham ». Quarante mille affichettes, collées sur les pare-chocs des autos, rap- pelaient les réunions. Deux cent cinquante mille livres de chants, deux millions et demi de circulaires, trente-cinq mille affiches avaient été distribuées.
Personne, jamais, n’avait mis sur pied une croisade de cette importance. Cela n’avait pu être réalisé que grâce aux efforts conjugués de l’évangéliste, de son équipe, des mille cinq cents églises qui l’avaient appelé et surtout grâce à l’aide de Dieu.
Pour veiller aux derniers détails, l’un des membres de l’équipe se rendit au Madison Square Garden et retourna au quartier général, horrifié.
— Ces animaux de cirque, dit-il, il faudrait qu’ils vident les lieux.
— Ils partiront trois jours avant la Croisade.
— Mais l’odeur, insista l’homme, les étables du cirque, c’est là que nous tiendrons nos réunions de prière. Quelle horreur !
Là-bas, dans le sud, Billy Graham écrivait dans son journal : Je vais à New-York avec crainte, en tremblant.