La presse prépare ses batteries

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La presse prépare ses batteries

Sur la montagne, non loin de sa demeure, Graham s’est réservé un endroit solitaire où il se rend quand il recherche la méditation et la communion avec son Dieu. Avant de partir pour le Nord, pour New-York, il a passé bien des heures dans ce coin retiré.

L’imminence de la Croisade et son importance pesaient lourdement sur ses méditations. Il savait quelle responsabilité allait lui incomber. Pour un chrétien noir, en Afrique centrale, pour un Indien Jivaro dans le bassin de l’Amazone ou pour un Kaboul en Afghanistan, New-York ne représente rien, c’est un autre monde, et cependant sans qu’il s’en doute, ce qui se passe à New-York peut influencer sa vie. Billy Graham le savait. Il a tant voyagé de Paris à Formose, de Manille à Berlin qu’il comprend mieux que la plupart l’importance d’une grande métropole comme New-York. Le monde entier est solidaire et New-York a une immense influence.

Jésus a laissé à ses disciples un ordre de marche : « Vous serez mes témoins, à Jérusalem, dans toute la Judée, dans la Samarie et jusqu’aux extrémités de la Terre. » Billy Graham s’appliquait ces paroles à lui-même. Il allait bientôt être le petit berger David marchant à la rencontre du géant New-York. Avec quelle urgence sa Croisade lui apparaissait dans l’angoisse d’un monde menacé par les missiles intercontinentaux et les bombes à hydrogène !

Mais comment serait-il accueilli ? était-ce l’heure de Dieu pour New-York ? Billy Graham se rappelait l’article tapageur publié au printemps sur deux pages dans la grande revue hebdomadaire Sunday Mirror. Sous un gros titre Chassez le diable de New-York, le journaliste écrivait : La grande ville blasée, bouillonnante, se tient prête à être secouée de fond en comble par l’évangéliste Billy Graham qui va batailler contre le péché sur le champ de bataille le moins sacré du monde : le Madison Square Garden. Le jour J est fixé au 15 mai, ce sera une bataille à mort qui durera six semaines. Il faut que le mal soit extirpé et déclaré K. O.

Étranges lettres de créances pour l’ambassadeur du Seigneur ! Un évangéliste doit s’attendre à des choses de ce genre, cela fait partie de sa vocation. Mais ce qu’il n’avait pas prévu, c’était, au moment de quitter sa maison, à Montreat, pour se rendre à la gare, cette émotion qui le saisissait à la gorge, et ces larmes dans ses yeux. Il écrit dans son journal : J’avais joui de mon séjour à la maison plus que je ne l’ai jamais fait au cours de mon ministère. Ces quelques mois m’ont permis de connaître mes enfants… Mon petit Franklin me disait sans cesse : « Papa, ne pars pas » ou bien « Papa, pourquoi ne restes-tu pas avec nous ? » Les deux filles aînées, Gigi et Anne, comprennent, elles ont déjà donné leur cœur et leur vie à Christ. Elles étaient heureuses que je puisse partir, et elles m’ont dit, toutes deux, avant que je parte, qu’elles prieraient pour moi. La petite Bunny m’a affirmé qu’elle priait pour moi tous les jours. Ils ne sauront jamais ce que leurs prières enfantines représentent pour moi.

Quand Graham monta dans le train, il ne se rendit pas directement à New-York, mais alla d’abord voir un vieil ami, le Président Eisenhower.

J’exposai au Président, écrit-il, nos plans pour la Croisade de New-York, mais je m’aperçus qu’il s’était tenu au courant… Il dit que ce serait une chose merveilleuse si, sur la terre entière, les gens pouvaient s’aimer les uns les autres. J’étais bien d’accord, mais j’essayai d’expliquer que l’Évangile dirige nos regards vers la verticale autant que vers l’horizontale et que les hommes devaient naître de nouveau et être convertis au Christ avant de pouvoir s’aimer. Il m’approuva de tout cœur.

Le lendemain de cette visite au Président Eisenhower, Billy Graham se leva à l’aube pour rejoindre sa femme dans le rapide de New-York. Ils devaient arriver ensemble ; ensemble ils devaient avoir la première conférence de presse.

Comme le train approchait de New-York, le cœur de Billy se serra : J’étais plus angoissé, écrit-il, et je commençais à me demander : Est-ce que Dieu va envoyer un réveil à New-York ou bien est-ce que ce sera un échec complet comme beaucoup l’ont prédit ? Mon cœur était torturé et je me suis mis à prier. Une douce et merveilleuse assurance s’empara de moi. Je sus que nous vivions une heure de Dieu, que nous étions dans la volonté de Dieu et qu’il accomplirait de grandes choses dans cette ville.

Quand ils atteignirent New-York — assez tard — une vingtaine de vieux amis les attendaient à la gare. Il y avait aussi vingt-cinq photographes de presse. Étrange impression ! Pas de foule, de cantiques, d’applaudissements. A Londres et à Glasgow*, des milliers de gens avaient envahi la gare et l’avait accueilli comme s’il avait été un héros national. New-York n’envoyait que des journalistes et une poignée d’amis. Il a dû se demander ce que cela augurait.

* A Genève, les membres du chœur et du Comité et de nombreux amis attendaient Graham à la gare et entonnèrent C’est mon histoire et c’est mon chant tandis que M. et Mme Graham descendaient les marches.

Puis Ruth et lui s’engagèrent dans le long passage souterrain creusé sous le grand boulevard de Manhattan. Les « flashes » des photographes l’éclairaient par moments et voici que des passants le reconnurent.

— Dieu vous bénisse, Billy, cria l’un d’eux. Un autre l’accrocha et lui souffla dans l’oreille :

— Sûr que nous avons besoin de vous ici. C’était comme un présage, un avant-goût de ce qui allait arriver, écrit-il.

* * *

Malgré plusieurs années d’expérience, Graham redoute les conférences de presse. C’est toujours avec crainte et une réelle anxiété que je rencontre la presse, il faut que je me remette entièrement au Seigneur, dit-il. Je crois que je prie pour une conférence de presse plus que pour un sermon. Il est si facile de mal placer un mot ou de prononcer une phrase que quelqu’un comprendra de travers. Il est si facile d’être mal cité et mal interprété.

Lorsque, de son pas rapide, il franchit le seuil de la salle de conférence à l’hôtel New Yorker, il se trouva en présence de plusieurs vingtaines de journalistes hommes et femmes qui attendaient depuis plus d’une heure. Ils avaient cet air interrogateur et détaché des journalistes professionnels. Qu’allaient-ils lui faire dire en cette matinée du 11 mai ?

Graham se souvenait de Londres et du barrage dressé au début par la presse. Quelle cuisante expérience ! Un reporter avait accusé Graham d’avoir dénigré l’Angleterre, la déclarant troublée, déçue, et sur le point d’être ruinée par son gouvernement socialiste : « C’est un odieux mensonge, protestait le journaliste, faites des excuses ou partez ! »

Un autre écrivait, sans l’avoir jamais vu : Dans le feu de l’action, Billy Graham se sert de la Bible comme d’une enclume, il la frappe, il la martelle, il l’enserre. C’est vraiment dommage que nous ne puissions lui fournir un plus grand assortiment de péchés, et que Londres ne soit pas plus diabolique que Sodome et Gomorrhe, car nous serions plus dignes d’un talent si ardent et si purificateur.

La presse communiste disait platement : Billy Graham, go home !

Mais la réception à New-York était bien différente. Maintenant, non seulement l’humilité vraie et la sincérité de Graham avaient gagné plusieurs de ses plus sévères détracteurs, mais encore sa connaissance des hommes s’était approfondie.

La centaine de reporters qui l’attendaient, semblaient bienveillants et patients. Combien différent, écrit Graham dans son journal, de la première conférence de presse à Londres, il y trois ans. On ne m’a pas posé de « colles » et tandis que je les regardais, je voyais peu de scepticisme dans leurs regards... Je plains certains de ces reporters chargés de pondre un « papier » sur un évangéliste, quand ils n’ont jamais assisté à une réunion d’évangélisation. C’est comme si on me demandait d’assister à un match de football et d’en faire un article, quand j’ignore tout du football. Je suis sûr que mon article, le lendemain, dénaturerait les faits. Le miracle, ce n’est pas qu’il y ait tant de fausses citations, c’est qu’il n’y en ait pas davantage. Soyons reconnaissants à Dieu du changement d’attitude de la Presse en Amérique. Elle est maintenant favorable à la religion tandis qu’il y a quelques années elle l’ignorait presque totalement. L’atmosphère de la conférence de presse était cordiale. On avait remis à chaque reporter dix pages de questions avec les réponses de Graham à propos de la Croisade de New-York. En général les journalistes semblaient contents de posséder ces renseignements, aucun n’était ouvertement moqueur ou cynique. On posa plusieurs questions pertinentes. Pourquoi, demandait un journaliste, un réveil est-il nécessaire alors que les églises sont de plus en plus pleines ? Voici la réponse de Graham : Nous vivons une époque d’inquiétude religieuse, ce qui explique l’affluence dans les églises. Mais il faut descendre au niveau de l’individu. Il ne suffit pas qu’on se préoccupe de religion, il faut que la vie personnelle des gens soit transformée.

A une question sur la ségrégation raciale, Graham répondit : Il n’y a pas de différence de races au pied de la Croix…

Un autre reporter voulait savoir s’il fallait considérer comme une critique de l’Eglise d’aujourd’hui, le fait que les gens répondaient à son appel, à lui un évangéliste, plutôt qu’à l’appel des Eglises. Oui et non, répondit Billy. Une campagne d’évangélisation, c’est comme la voiture des pompiers. Quand les pompiers passent, toutes les voitures s’écartent, et quand ils sont passés, le trafic reprend.

Une des questions les plus embarrassantes concernait le péché et New-York. Un journaliste accusa Graham d’avoir dit que New-York est une cité coupable. Quelle somme de péchés attribuez-vous à New-York ? Est-elle pire que les autres villes du monde ?Non, répondit Graham, ce que j’ai dit, c’est que les conditions sont plus graves ici parce que la ville est plus grande qu’aucune autre ville au monde. S’il y a plus de péché à New-York, c’est parce qu’il y a plus de gens.

La conférence était enfin terminée. Il avait le temps de rejoindre Ruth et Roger Hull, le président du comité de la Croisade et de prendre un déjeuner hâtif. Puis le téléphone sonna :

— Il me faut parler tout de suite au Dr Graham.

— Dr Graham, s’il vous plaît, c’est urgent !

Pendant quatre mois, des appels de ce genre résonnaient toutes les heures du jour ou de la nuit. C’’étaient des amis, des donateurs, des éditeurs, des journalistes, des photographes, des hommes politiques, des âmes perdues, des alcooliques, des névropathes, des mauvais plaisants.

C’était le commencement de ce que Graham a le plus de peine à accepter. Ma femme et moi, nous ne nous appartenons plus, avoua-t-il à un reporter, nous avons perdu notre vie privée. Personne ne peut avoir perdu ce bien inestimable, sans désirer instamment le retrouver. Vous ne pouvez savoir combien il est précieux d’être un homme comme les autres. Etre regardé, examiné partout où l’on va, ne pas pouvoir entrer dans un restaurant sans qu’on vous remarque…

Parfois il répondait au téléphone, mais généralement ses co-équipiers répondaient pour lui. Des périodiques réclamaient des interviews exclusives et des articles avec photos, les grands journaux et les associations de presse en exigeaient aussi. Les directeurs de la télévision et de la radio attendaient sa venue dans les studios. De grands clubs l’invitaient à leurs déjeuners officiels. Tout cela, pour Graham, c’était du travail religieux. Plus tard, dans quatre jours, il allait commencer à prêcher ; en attendant, il lui fallait déployer l’étendard du Seigneur devant les foules détachées de l’Evangile.

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