Souffrir… Mais pour quoi ?

IV. “PARTICIPANTS DE SA SAINTETÉ”

Aux “Pourquoi ?” de la souffrance humaine, de notre souffrance, il est impossible de répondre d’une manière “globale” embrassant le “tout” de nos épreuves ici-bas.12. Trois sortes de souffrance se partagent notre humanité :

12 Cher lecteur : Veuillez sans impatience prendre connaissance de ces quelques pages un peu “techniques”, Vous n’allez pas tarder à en découvrir tout le prix, et apprécier les fruits personnels qui en découleront pour vous. Merci.

  1. 1. La souffrance des païens, des incrédules et agnostiques.
  2. La souffrance des fidèles de l’Ancienne Alliance, dont l’Épître aux Hébreux fait un saisissant tableau (ch. 11).
  3. La souffrance de ceux qui croient au Christ, des chrétiens de conviction, vivant dans la communion au Dieu unique : Père, Fils et Saint-Esprit.

Une échelle à trois niveaux.

Nous ne comprendrons la souffrance et la destinée des païens — incrédules et agnostiques — qu’après avoir précisé la nature de leur incrédulité. D’autre part, après avoir compris quels pouvaient être et ont été la foi, et l’avenir — qui leur est encore promis — des Pères, Patriarches et Prophètes de l’Ancienne Alliance, de ceux qui ont cru au Dieu éternel et tout-puissant, à ses lois et à ses promesses : discerner enfin, quelle grâce, quel avenir ce Dieu Père et Sauveur nous propose aujourd’hui. Si Dieu répand sur nous une grâce, plus abondante encore, quelle honte serait-ce d’avoir moins de foi que ceux-là ! Voilà ce que l’Apôtre entreprend d’expliquer dans l’épître aux Hébreux, ch. 12 versets 4 à 13. Ouvrez votre Bible et prenez connaissance de ce passage. Si je vous dis qu’il doit nous apporter l’explication la plus claire de l’origine, du but, de la finalité de la souffrance de tout chrétien d’aujourd’hui, vous serez surpris : telle n’est pas la réponse que vous attendiez ! Rien d’apaisant dans ce texte ; rien qui vous précise comment atteindre avec joie et consolation le but qui nous y est offert. Et cela pour deux raisons :

Deux raisons qui nous font “lire” et croire autre chose que ne dit le texte grec d’une parfaite clarté pourtant. Nous comprenons mal les intentions de Celui qui nous parle. Deux mots grecs sont ici en cause : le verbe païdeuo, et le substantif païdeia. Trois couples apparaissent alors dans nos diverses traductions : corriger — correction ; châtier — châtiment ; punir — punition.13

13 A titre d’exemples :
    Corriger — correction : Bonnet 1905 — La Bible à la Colombe 1978 — Chouraqui 1985 — Crampon 1952 — Jérusalem 1956 — Lausanne 1872 — Maredsous 1950 — Osty 1973 — Parole Vivante 1976 — Thompson 1990 — TOB 1988.
    Châtier — châtiment : Maredsous 1950 — Reuss 1878 — Scofield 1975 — Synodale 1952.
    Punir — punition : Les diverses éditions en Français courant.

On le voit : dans ce bref passage, les lecteurs d’aujourd’hui ne rencontrent pas moins de neuf fois les binômes correction / corriger, châtiment / châtier, punition / punir (soulignez ces mots dans votre Bible). Nous y discernons le sens le plus proche de celui du passage cité de l’Ancien Testament (Heb. 12.5-6 ; Prov. 3.11-12), mais ne voyons pas nettement la différence de sens de ces termes dans le Nouveau Testament, ici en particulier. Au premier abord leur sens répressif négatif capte notre attention, malgré les précisions complémentaires de nos dictionnaires ; de l’autre, faute de discernement spirituel, nous ne pouvons guère apprécier la profondeur du but prévu et proposé par le Pédagogue divin. Être réprimandé, corrigé, châtié, puni, “frappé par le bâton de la discipline”14, n’est jamais réconfortant et n’apporte nul éclaircissement au sens de notre souffrance d’aujourd’hui, de demain et… de toujours !

14 Cf. Prov. 22.13 ; 13.24 ; 19.18  23.13  29.15

Serait-il question de nous apporter un réconfort ? Nous ne voyons pas comment le recevoir et, faute de patience, nous comprenons mal le rapport entre le fait d’être corrigé — châtié — puni, et le “bienfait” que nous en recevrons “à notre profit”, ce qui nous est pourtant bien annoncé au verset 10. En réalité, le “problème” de la souffrance est le plus rétif à recevoir sa solution. Tout traducteur qui aborde ce texte, a déjà — qu’il le veuille ou non — une réponse personnelle au “problème” de la souffrance, pour soi et pour les autres.

Ainsi, la traduction d’un texte ne transmet-elle pas toujours sa “compréhension” : car seule son authentique compréhension en permet l’authentique traduction. Toute traduction revêt un aspect subjectif, au point que le traducteur en arrive — peut-être sans le savoir — à modifier le sens des mots selon les possibilités de la langue réceptrice, ou — inversement — à modifier dans sa pensée et dans son cœur le sens du texte original. Seulement voilà : en général on ne le dit pas.

Édouard Reuss15 l’annonce d’emblée dans son commentaire :

15 Paris, Librairie Sandoz et Fischbacher, 1878.

“La traduction littérale de ce morceau, si simple quant à sa pensée, sera toujours imparfaite, parce que le mot français châtiment (ou selon votre version : correction, punition) ne répond pas au terme grec employé par l’auteur et qu’il n’y en a pas d’autre pour le remplacer.”

Quoique de tendance libérale, M. Reuss comprend parfaitement le sens original de ces mots — qu’il applique aux enfants et aux adultes — et souligne le caractère positif des deux démarches :

— D’une part, un bon père punit son enfant en vue de lui faire prendre ou garder la bonne voie. Mais les pères mortels, qui ne sont pas parfaits, suivent l’impulsion de leur sentiment du moment ; ils peuvent se tromper lourdement pour le motif et pour le moyen. En outre, la correction domestique est circonscrite, dans ses effets, aux exigences de la vie présente, comme le sont aussi les usages, règles et lois civiles et politiques des gouvernements terrestres qui n’appartiennent pas au règne spirituel du Christ.

— Le Père céleste, étant parfait, n’a positivement en vue que l’accomplissement et l’achèvement de notre salut tout au long de notre itinéraire terrestre, “pour nous rendre participants de sa sainteté.” (v. 10)

Est-il vrai que nous ne puissions pas traduire fidèlement dans notre langue d’aujourd’hui ces mots grecs ? Dans son Dictionnaire Grec-Français, M. Anatole Bailly nous apporte les précisions suivantes :

M. Bailly nous apporte, sans la moindre difficulté et dans notre langue, les interprétations exactes, en français contemporain, des deux mots en question. Mais comment donc aurait-il inventé la leçon “en mauvaise part”, sinon pour l’avoir souvent trouvée dans l’interprétation des traducteurs bibliques eux-mêmes, dont il cite l’unique référence en Hébreux 12.5-7 ? Ce serait donc, sans aucune considération linguistique, par un a priori sentimental, philosophique, voire théologique, que ces deux termes auraient été, bien à tort, “interprétés” par des traducteurs ! Dans leur majorité, ceux-ci auraient-ils souhaité donner au texte un caractère répressif-négatif, malgré l’enseignement formel de l’auteur de l’Épître ? Ou bien, certains auraient-ils voulu “faciliter” à leurs lecteurs l’accès à ces termes difficiles ? Ou encore, s’en remettant aux commentateurs bibliques qui, sachant le grec, rétabliraient pour leurs lecteurs ou leurs ouailles le sens authentique et premier ? J’ai plaisir à vous soumettre la plus normale, la plus exacte traduction : celle de Jean Grosjean — la plus fidèle au texte grec de cette péricope — qui sera notre meilleure référence désormais16 :

16 La Bible : Le Nouveau Testament, La Pléiade, Gallimard, 1971.

Vous avez oublié l’exhortation qui vous est adressée comme à des fils : Mon fils, ne dédaigne pas que le Seigneur te forme, ne te décourage pas s’il te trouve coupable, car le Seigneur forme celui qu’il aime et fouette ceux qu’il accepte pour fils.

Ce que vous endurez, c’est pour vous former. Dieu vous traite comme des fils, car quel fils n’est formé par son père ?

Si vous n’avez pas la formation à laquelle ils ont tous part, c’est que vous êtes des bâtards et non des fils.

Nous avons eu nos pères de chair pour nous former, et nous les respections. Ne nous soumettrons-nous pas beaucoup plus au Père des esprits pour vivre ?

Eux nous formaient à leur guise pour peu de jours, mais lui pour notre bien et que nous ayons part à sa sainteté.

Toute formation semble, pour le moment, tristesse et non joie, mais plus tard, elle donne à ceux qu’elle a exercés un paisible fruit de justice.

Redressez donc vos mains fatiguées et vos genoux défaillants.

Rendez droits les sentiers pour vos pas afin que le boiteux, au lieu de dévier, guérisse.17

(Hébreux 12.5-13)

17 Des traducteurs récents ont cependant cherché à se rapprocher du sens littéral de ce texte :
    — les moines de Marédsous (1950), v. 10 : “(nos parents) nous ont éduqués selon leur convenance (…)”
    — André Chouraqui (1985), v. 7 : “C’est pour la pédagogie que vous endurez” ; v. 9 : “Nous avons eu les pères de notre chair pour pédagogues.”
    — La T.O.B. (1988), v. 7 : “C’est pour votre éducation que vous souffrez.” V. 9&nbpsp;: “Nous avons eu pour pères terrestres des éducateurs. (…)"
    Il est significatif que les traducteurs de ces textes se soient vus obligés de revenir au sens littéral de l’exposé.

Nous voilà en possession de quelques clés si nous voulons bien nous en remettre aux dictionnaires grecs et français, dont l’exactitude est incontestable, et en faire bénéficier notre traduction.

Un pédagogue incarne une pédagogie : cette pédagogie met en œuvre une “instruction”, une éducation paternelle, pour fortifier ce qui est défaillant, affermir ce qui fléchit, diriger et conduire dans un chemin droit, guérir une démarche boiteuse. Il ne s’agit pas d’expier nos fautes, de corriger ou réparer nos erreurs, mais d’instruction ; ni de sanctions : nous n’avons rien à expier : le Christ seul a expié nos fautes et nos péchés ; nous n’avons rien à réparer : dans cette foi au Christ nous recevons une totale réparation ; nos péchés sont effacés, littéralement “gommés”. Nulle sanction, mais une éducation ; nulle privation, mais un enrichissement. A chaque instant Dieu nous prend tels que nous sommes, sans condamnation, sans jugement ; il nous projette en avant : en vue du futur. Il s’agit donc d’une éducation paternelle de Dieu en Christ, en vue du futur, par des moyens qui impliquent une discipline, un entraînement, une gymnastique pour notre profit à chacun. Le terme traduit par “exercés” (au verset 11) se réfère aux courses dans un stade, les coureurs étant selon le terme grec “gymnastiqués” par des exercices appropriés pour courir l’épreuve avec succès.

Dans quel but ? La réponse est bouleversante : Dieu nous entraîne, nous exerce, nous forme “afin que nous ayons part à sa sainteté”, ou “de nous rendre participants de sa sainteté”.

Dieu nous aime : nous ses fils, nous ses filles. Déjà pardonnés, grâciés, justifiés, sanctifiés. Quelles qu’elles soient, nos épreuves ne sont jamais punition, ni expiation, ni réparation : il n’en est pas question ! C’est le Christ qui, pour nous, pour vous, a expié. Aujourd’hui il répare, accomplit et parfait. Dans son amour, Dieu n’est pas contre nous, il est pour nous, il est pour vous. Vous êtes son fils, vous êtes sa fille, car il est votre Père ; il vous aime d’un amour profond, perspicace, tenace ; il vous forme, instruit, éduque pour aujourd’hui et pour demain ; mieux encore, pour votre éternité il vous partage sa sainteté. N’est-ce pas extraordinaire ? Nous ne commençons à comprendre ce que cela peut vouloir dire, et la splendeur finale de sa promesse, que si Dieu garde sa main sur nous, nous entraîne pas à pas dans les exercices d’une gymnastique spirituelle qu’en bon Père il mesure aux forces dont il nous gratifie ; si cela n’était pas, nous serions et resterions de vulgaires bâtards (v. 8).

Nos épreuves ne nous surviennent pas à l’improviste, au hasard ; ni par fatalité, encore moins par l’“injustice” d’un Dieu sévère et courroucé. Le Seigneur forme ceux qu’il aime, afin qu’étant ses fils et filles en Christ, nous ayons notre part légitime de mises à l’épreuve victorieuses. Loin de nous inciter à douter de son amour, de sa vigilance, de son assistance, de sa providence, nos épreuves nous en apportent la vivante démonstration.

Nos afflictions, nos souffrances ne sont pas négatives, mutilantes, destructrices : elles sont positives et constructives ; elles exaltent notre personnalité de fils et de filles ; elles nous partagent les richesses de notre Père en Christ. Elles n’entravent pas notre lutte contre le péché : elles y aident. Elles n’affaiblissent pas, mais fortifient ; ne rendent pas malades mais guérissent. La tristesse qu’elles apportent est passagère : elle nous confirme dans la justice du Christ, nous gratifie de sérénité et de paix, débouche dans la joie. Loin de rompre notre communion, notre “communication” avec Dieu et avec le Christ, afflictions et souffrances l’établissent, la maintiennent, la rendent personnelle, vivante, intense… Dieu s’y offre à nous comme à ses enfants et nous le recevons ; nous participons à sa sainteté. Nous avons la vie, nous sommes bien vivants !

Il est bien de connaître Dieu comme notre Créateur ; il est bien de le connaître en Christ comme notre Sauveur : nul ne doit, ni ne peut se dispenser de le connaître dans l’intensité, la ténacité de son amour de Père : car il instruit, forme, éduque par la souffrance, par la gymnastique de l’épreuve ; de degré en degré elle nous introduit et nous maintient dans sa communion : participants de sa sainteté.

Avec sa vivante expérience, l’Apôtre Paul a le droit de vous dire, en vous regardant dans les yeux :

“Aucune épreuve ne vous est survenue qui fût au-dessus des forces humaines. Dieu est fidèle : il ne permettra pas que vous soyez éprouvés au delà de vos forces ; mais, s’il vous fait passer par l’épreuve, il vous donnera aussi le moyen d’en sortir et la force de la supporter.” (1 Corinthiens 10.13)

Résignation, soumission, acceptation se changent alors en acquiescement.

“Je reçois, Seigneur, avec gratitude, la marque douloureuse de ton amour. J’acquiesce à tes desseins qui visent à m’associer aux mystères de ta vie. Tu me connais mieux que je ne me connais moi-même. Je m’associe de tout mon cœur à ta pédagogie paternelle. Par les épreuves que tu me dispenses, conduis-moi au-delà de ce que je suis, au-delà de ce que je puis. Pour atteindre ton but, aide-moi seulement par la force que tu donnes, car tu es mon Père, et je suis ton enfant.”

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