Premier combat

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Premier combat

A sept heures vingt, Billy Graham et le président du comité, Roger Hull, montèrent les quelques marches qui menaient à l’estrade. Ce fut si simple et si rapide que bien peu de gens s’aperçurent que deux chaises, jusque-là vides, venaient d’être occupées.

J’avais le trac, écrira Graham après la fin de la soirée, depuis trois mois, je n’avais presque plus prêché, mais surtout il m’est impossible de me présenter devant un auditoire sans crainte et tremblement. Cependant, à la pensée que j’avais en face de moi les critiques les plus avertis, je me remis entièrement entre les mains de Dieu et je reçus la certitude que, si quelque chose se passait ce soir, ce serait son œuvre à Lui.

Les gens avaient commencé à s’assembler devant les portes closes de l’arène dès le milieu de l’après-midi. Il y en avait de tout âge et de toute condition. Ils venaient en auto et bientôt les voitures encombrèrent tous les emplacements disponibles ; ils s’écoulaient des bouches de métro ; des autocars, venus des villes et des États voisins, les déversaient en masses compactes. Les uns arrivaient par bateau, d’autres par chemin de fer. Il y avait des hommes d’affaires, des collégiens en vacances, des matelots en permission, des missionnaires en congé.

Mais la ville immense n’y faisait pas attention. La vaste arène aux dix-huit mille cinq cents places s’était remplie si souvent ! Comparé aux millions qui s’affairaient dans le tourbillon de Manhattan, ce n’était qu’une pincée d’humanité.

Mais à mesure que les foules s’amassaient au long des rues illuminées, bordées de bars et de petites boutiques, un vieil agent de police, plein d’expérience, cligna des yeux et dit : « On dirait que c’est un type important, hé oui, vraiment important ! »

A cinq heures trente une foule compacte emplissait les trottoirs des deux côtés de l’entrée de l’arène, et des groupes faisaient passer le temps en chantant des cantiques.

A six heures, une houle agita la foule : les portes s’ouvraient pour laisser entrer ces milliers de gens venus en avance.

L’immense hall d’entrée avait un aspect vraiment inhabituel. Certains des marchands étaient encore là, vendant à leur stand des limonades et des saucisses, mais les meilleurs emplacements étaient occupés par des étalages où l’on offrait des Bibles, des disques chrétiens et les livres de Billy Graham.

Un homme, en complet à carreaux, jeta un dollar sur un comptoir et dit : Tirez-m’en une.

— Pas de bière, monsieur, que diriez-vous d’un Coca-Cola ?

— Alors, un paquet de Lucky.

— Mille excuses, monsieur, mais nous ne vendons pas non plus de cigarettes pendant les réunions.

L’homme cria comme si une guêpe l’avait piqué : On m’a dit que Billy Graham se bat ici ce soir, où est-ce que je suis ? Dans une église ?

— Oui, monsieur, Billy Graham se bat ici, mais c’est un prédicateur, pas un boxeur. Que diriez-vous d’un Coca-Cola bien frais, monsieur ?

Dans les couloirs latéraux, les vestiaires avaient été aménagés en bureaux. Du couloir côté sud, après avoir longé un corridor sombre, fréquenté d’habitude par les sportifs et leurs entraîneurs, on pénétrait dans une salle bourdonnante, réservée à la presse. Là, Mme Betty Lowry essayait vaillamment de trouver des places pour les trois cents journalistes qui en réclamaient, tandis qu’on n’en avait prévu que cent cinquante.

Plus loin, par une porte ouverte, on apercevait des paquets de recueils de chants empilés jusqu’au plafond. Il y avait là cent mille volumes.

A l’extrémité ouest, de longues tables se dressaient comme des barricades, portant des écriteaux : Conseillers, Service d’ordre, Choristes ; c’étaient les postes de commande qui allaient assigner aux bataillons des volontaires, leur emplacement de combat.

Dans le corridor nord donnaient les portes de la salle réservée à l’équipe de Billy Graham, où les membres de l’équipe pouvaient rencontrer leurs visiteurs ou s’isoler pour la prière et la méditation ; plus loin, un bureau était toujours prêt à accueillir ceux qui avaient besoin d’un conseil ou d’aide spirituelle et enfin une pièce était réservée au Dr Graham ; il s’y retirait après les réunions et c’est là que devaient se succéder chaque soir ces entretiens rapides et répétés qui allaient maintenant faire partie de sa vie.

Quiconque entrait dans le vaste sanctuaire plein d’auditeurs était frappé d’étonnement. Le parterre, si grand qu’il s’y disputait parfois des matches de hockey sur glace, n’était qu’une mer de têtes. Cela commençait à dix mètres de l’estrade, placée à l’ouest de l’arène, et continuait en vagues serrées jusqu’à l’extrémité est où le sol se relevait en plan incliné.

Encerclant cette mer, la dominant comme des falaises, se dressaient les tribunes, pleines à craquer, décorées à chaque étage par de larges banderoles aux couleurs américaines, et là-haut, près du plafond, une douzaine de drapeaux déployés se balançaient doucement dans l’air rafraîchi par les ventilateurs.

— Regardez ! disaient les gens, regardez là-bas.

Là-bas était le chœur, fort de mille cinq cents à deux mille chanteurs vêtus de blanc, étagés en demi-cercle derrière l’estrade. À sept heures, chaque soir, ils répétaient. En cette première soirée, après seulement deux répétitions préliminaires, ils étaient là, attendant leur tour.

Au dernier moment, avant sept heures trente, on remarqua qu’une organisation spéciale pour les sourds-muets avait été prévue. Dans leur section, un pasteur se tenait devant eux et traduisait en signes le message de Graham. Une autre section était réservée aux aveugles, une autre, aux premières galeries, aux invalides venus sur leur chaise roulante ou appuyés sur leurs béquilles.

Et partout, mais absolument partout, on voyait des photographes.

Toute une équipe d’envoyés de Life parcourait le parterre et les galeries, communiquant les uns avec les autres grâce à leurs radios portatives. Deux grandes caméras déroulaient leurs films en ronronnant, l’une était fixée sur une tour, l’autre sur une plateforme à roulettes qui se déplaçait drôlement et ressemblait vaguement à une immense sauterelle.

A la table de la presse, les radio-reporters avec leurs enregistreurs, élevaient leurs micros pour faire des essais d’acoustique.

Tout à coup, tous les regards se tournèrent vers l’estrade : Cliff Barrows, directeur du chant s’avançait vers la chaire. Le murmure de l’auditoire s’apaisa. Barrows se tenait là, souriant.

— Louons Dieu par notre chant, dit Barrows.

Le chœur entonna Certitude bénie, un cantique très populaire en Amérique, puis l’auditoire chanta. Un passage du psaume 33 fut lu par Grady Wilson, évangéliste associé à Billy Graham, puis un pasteur de Brooklyn prononça la prière. George Beverly Shea chanta pour la première fois son solo si émouvant : Comme tu es grand.

Le président du comité, Roger Hull, souhaita au nom de la Croisade la bienvenue à l’auditoire puis il se pencha sur le micro et dit d’une voix timide : « Je vais faire ce qu’on m’a absolument défendu de faire, et j’ai peur qu’on me gronde bien fort, mais il me semble que vous aimeriez connaître la plus charmante équipière de Billy Graham… c’est Mme Billy Graham. » Il la montra du doigt, assise modestement à l’arrière d’une loge. Elle se leva en souriant pour répondre au tonnerre d’applaudissement qui suivit, puis il présenta le Dr Billy Graham.

L’auditoire redoubla d’attention, les yeux brillèrent. Graham ne dit rien d’extraordinaire, il annonça une réunion pour les pasteurs, il raconta une anecdote, il affirma que cette nation devait se tourner vers Dieu ou aller à sa perte. Des « amen » murmurés descendaient des galeries et des places réservées aux pasteurs.

Quand Barrows remonta sur l’estrade, ce fut pour reprendre en mains la réunion. Il le fit poliment, mais fermement. Cette arène était un sanctuaire. Cette réunion n’était pas un spectacle que l’on pouvait approuver par des applaudissements. Nous étions réunis là pour adorer Dieu.

« Et si quelqu’un prononce des paroles qui vous font désirer crier de joie, dit-il, respectez vos voisins et exprimez-vous silencieusement, par une prière prononcée au fond de votre Cœur. »

Cet après-midi-là, une chose étrange était arrivée ; voici comment le Christian Life le raconte : Beverly Shea, le soliste de la Croisade, nous a dit : « Toute la journée j’avais été très occupé et je n’avais aucune crainte quant à la soirée. Mais voici que tout à coup, à la fin de l’après-midi, je fus comme submergé par un sentiment de solitude. J’avais prié plusieurs fois au cours de la journée, mais il me semblait que le démon, maintenant, attaquait ma foi. »

Il regarda sa montre, il était cinq heures. A la même heure, Graham, dans sa chambre, était saisi par le même besoin, besoin de communion dans la prière avec ses frères de l’équipe, besoin de croire à la présence de Dieu et à sa puissance au cours de la réunion. Il appela Barrows au téléphone, puis Shea. Quelques minutes après, ils étaient tous trois en prière dans la chambre de Graham, ce qui leur permit de se présenter au Madison Square Garden avec l’assurance que les prières du peuple de Dieu dans le monde entier les soutiendraient. La victoire lui appartiendrait.

L’évangéliste était là, tranquille, entouré d’une atmosphère de bonne volonté, mais il n’était pas tout à fait à l’aise. Voici comment il décrit cet instant :

La salle était pleine, autant que je pouvais en juger ; il y avait pourtant, paraît-il, deux cents places inoccupées quelque part. Quel spectacle étonnant ! Je n’ai jamais eu un auditoire si bien en main, si attentif, si respectueux et si calme un soir d’inauguration. Les gens attendaient quelque chose ; je savais, avant même de m’approcher du micro, que Dieu allait agir puissamment au cours de cette soirée.

Nous n’avons jamais eu un chœur pareil ! Son chant était si beau et si vigoureux ! La grande arène résonnait aux voies de ces quinze cents choristes chantant Comme tu es grand ! Roger Hull a très bien su présenter la situation financière et les besoins de la Croisade. On m’a dit qu’il y avait là trois cents envoyés de presse, mais la plateforme assez élevée était interdite aux photographes de sorte qu’ils ne m’ont pas dérangé. J’ai reconnu les reporters de Life, de Look et de Match et j’ai aperçu des caméras. Je savais que par le moyen de la presse mon message serait porté au monde et je priais silencieusement pour que mes paroles glorifient Dieu.

Au moment de monter en chaire, je ne ressentais pourtant pas une pleine liberté et cet abandon qui m’est indispensable quand je prêche. Je regardai au bas de l’estrade et j’aperçus Carl Henry, l’éditeur de Christianity Today ; quand je le vis, il baissa la tête et se mit à prier, et je pensai à toutes ces prières qui, à travers le monde, montaient en notre faveur. Tout à coup une grande vague de joie inonda mon âme et mes yeux se remplirent de larmes. Arrivé en chaire, je savais que Dieu parlerait à travers moi.

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