Le lendemain de l’inauguration, Graham écrivait dans son journal une phrase qui révèle ses préoccupations : Certainement, écrit-il, les démons de l’enfer vont se démener à New-York, ils ne peuvent se réjouir de la victoire qui vient d’être remportée.
La victoire remportée au cours de la nuit du 15 au 16 mai s’exprimait par la voie de la presse. Jamais, de mémoire d’évangéliste, on n’avait vu pareil flot de louanges, d’approbation et de publicité.
Graham, d’abord, en fut ravi, puis il s’inquiéta. Cette masse de compliments, n’était-ce pas l’œuvre du diable ? Son journal continue : Jamais nous n’avons eu, en aucune ville du monde, autant d’articles dans la presse. Le New-York Times y consacre trois pages presque complètes. Ils ont imprimé mon sermon in extenso.
Le Dr John Bonnel, pasteur de la grande Église presbytérienne de la Cinquième Avenue, m’a dit aujourd’hui, qu’au cours de ses vingt-trois ans de ministère à New-York, il n’a jamais rien vu de semblable. Le Christ, tout au moins pendant une journée, a occupé la première page de tous les quotidiens new-yorkais.
Le Herald Tribune expose les buts de la Croisade et publie plusieurs photos en première page et en pages intérieures. Les journaux populaires comme le Daily News et le Mirror consacrent beaucoup de place à la Croisade.
Les journaux du soir sont sortis cet après-midi et sont plus généreux encore. J’ai trouvé excellent un dessin humoristique du Journal-American. On y voyait un ring de boxe au Madison Square Garden. Dans un coin du ring, le diable, battu, épuisé, découragé. Ses soigneurs lui faisaient absorber une bouteille de whiskey marqué « Old Nick » et essayaient, par des massages vigoureux, de le ressusciter. Dans l’autre coin j’étais représenté sous les traits d’un champion costaud et musclé, j’avais gagné le premier round. Le titre figurant en première page était celui-ci : « Graham attend la revanche du diable. » C’est amusant et cela a certainement provoqué beaucoup de rire, mais il y a là un fond de vérité. Une grande victoire a été remportée hier soir et je m’attends à ce que Satan attaque d’un point inattendu.
Mais Satan ne répondait pas, mis en fuite, peut-être, par des articles aux titres énergiques tels que ceux-ci :
L’Évangile est entré au Madison Square Garden hier soir proclamait le New-York Times. Une immense photo de la foule occupait quatre colonnes de la première page. Le reporter disait : L’Évangile était prêché en un style simple et direct par le Révérend Billy Graham — évangéliste extraordinaire. Tenant la Bible d’une main et, de l’autre, montrant le ciel, le Dr Graham exhortait ses auditeurs à trouver Dieu, car nous ne pouvons nous trouver nous-mêmes tant que nous ne l’avons pas trouvé Lui.
Sur une autre page, le Times reproduisait mot à mot le discours de Graham, honneur jusqu’ici réservé aux Présidents ou aux Premiers ministres.
Ailleurs encore le journal analysait le budget de la Croisade qui prévoyait plus d’un million de dollars. Mais pas un sou de cet argent, aucune collecte, aucun don n’ira garnir les poches de Graham ou de son équipe.
Le second message de Graham paraissait ce jour-là dans le New-York Herald Tribune. Il y soulignait l’importance des Dix commandements et leur utilité pour la santé spirituelle :
Un chauffeur de taxi affirmait l’autre jour : « On ne changera jamais New-York, il faudrait d’abord guérir les gens assoiffés d’argent. » Il avait raison, disait Graham, il est évident que je ne peux pas changer New-York, et là n’est pas mon but, mais je vais annoncer des vérités sur Dieu qui ont la puissance de renverser nos désirs et de faire de nous les hommes que nous devrions être.
La journaliste bien connue Madeline Ryttenberg, décrivant le moment de l’appel à la décision, écrivait : Sa voix ne fut qu’un léger murmure. Le moment était venu. Un instant nos cœurs s’arrêtèrent de battre. Il semblait qu’on n’avait pas entendu. Personne ne bougeait. Il y eut quelques nerveux accès de toux.
Puis un homme d’âge mûr s’avança, il descendait le couloir central, un autre le suivait, trop ému pour essuyer les larmes qui coulaient sur ses joues, puis, par deux ou trois, en couples ou en groupes, ils s’approchèrent… il en venait toujours, si bien que l’espace réservé devant la chaire et sur les côtés était comble.
Le World Telegram, après avoir décrit la soirée, ajoutait : Nous autres journalistes, qui avons entendu tant d’orateurs capables de captiver les foules, avons été étonnés par cet homme et par son action sur son auditoire. Certes, son sermon avait de la vigueur et il parla avec verve, mais rien chez lui n’est spectaculaire.
Malgré certaines attractions — le chœur de mille cinq cents voix, les fleurs, les banderolles — c’était le genre de sermon qu’on aurait pu entendre dans n’importe laquelle de nos grandes églises au culte du dimanche matin. Un ouvrier en salopettes, qui travaillait dans l’arène, exprimait ainsi son étonnement : « C’type-là, il n’a pas encore montré le fond de son sac ».
C’est à peu près ça. Billy est monté rapidement sur l’estrade, à l’heure annoncée pour la réunion. Il n’a été salué par aucune espèce de fanfare. Il s’est assis tout simplement, et personne ne l’a remarqué, si ce n’est ceux qui regardaient par là à ce moment-là. Et quand il a commencé à parler, il n’a pas élevé la voix. Il parlait avec sévérité, mais pourtant avec douceur. Il a commencé par une prière : « Que toutes les têtes s’inclinent, a-t-il dit, que tous les yeux soient fermés, qu’il n’y ait aucun chuchotement. » Alors dans le calme absolu qui persista jusqu’à la fin de son discours, il apporta son message.
Le meilleur compte rendu et peut-être le plus perspicace est celui du Christian Life : « Graham a terminé son message, dit le reporter, tranquillement il invite à la décision. Ceux qui veulent croire en Jésus, Fils de Dieu, et le recevoir pour Maître, Lui qui répond aux problèmes individuels de chacun, ceux-là sont invités à s’avancer.
C’est le moment le plus dramatique de la soirée. C’est en vue de cet instant que tant d’intercesseurs se sont unis, dans le monde entier. Tous les préparatifs auront été vains si l’Esprit de Dieu, maintenant, n’est pas à l’œuvre pour convaincre les hommes et les femmes de leur besoin d’un Sauveur.
Un homme d’un certain âge, puis un autre descendent le couloir central. Il en vient de tous les coins de l’arène. Hommes et femmes, de tout âge, certains visiblement très émus, courbent la tête, d’autres s’avancent calmement, d’un pas décidé.
On n’entend plus que le bruit des pas et le son assourdi de l’orgue. Graham, immobile, se tient debout derrière le pupitre. Il a invité, c’est au Saint-Esprit à convaincre.
Ils viennent encore et encore, une jeune mère, qui serre son bébé contre elle, un homme distingué qui laisse, sans honte, les larmes couler sur ses joues, un jeune couple qui s’est regardé en hésitant avant de se lever, des jeunes en chemise de sport.
Un célèbre photographe de presse, assis près de moi, murmure d’une voix étouffée : « S’ils ne s’arrêtent pas, il n’y aura plus personne sur les bancs ».
C’est terminé. L’orgue se tait. Graham envoie ceux qui se sont avancés à la salle annexe où chacun rencontrera un conseiller spirituel et recevra des instructions en vue de la vie nouvelle.
Le Saint-Esprit a fait son œuvre. Des cartes de décision montrent que sept cent six personnes se sont tournées vers le Christ en cette première soirée, au cœur de cette grande ville blasée, irréligieuse et dure, la bouillonnante Babel, la plus peuplée du monde.
Dans toute la cité, il n’y eut que deux voix discordantes, l’une était celle du président des Libres Penseurs Américains qui fit paraître un manifeste contre Billy Graham et sa Croisade, l’autre était celle d’un reporter au New-York Post, qui exprimait une critique, assez modérée à vrai dire : Billy Graham est un homme très honorable, bien qu’il soit assez mauvais orateur suivant les règles de l’art. Il est certainement trop respectable pour accepter de rester six semaines dans une ville comme la nôtre, où l’on vend des cartes postales de mauvais goût à Noël.
Les fidèles qui se sont rendus au Madison Square Garden hier soir n’ont pas vu, heureusement, les vitrines d’un certain libraire qui expose la sainte Bible et les Epîtres de saint Paul côte à côte avec les publications pornographiques qui plaisent à leur clientèle habituelle.
Je crois me souvenir que les vendeurs du Temple ne vendaient pas de vilaines cartes postales. Jésus ne jetterait-Il pas une brique dans cette devanture ? Si j’ai une critique à adresser à Billy Graham, c’est qu’il est trop craintif.
La conséquence de toute cette publicité inattendue par la presse, par la radio, par la télévision, c’est que bientôt tous, hommes et femmes, se mirent à parler de Billy Graham, comme jamais à New-York on n’a parlé d’une personnalité religieuse.
Une femme qui assistait à un spectacle théâtral au Rialto, à peu de distance de l’arène, trouva la salle presque vide. Elle s’en plaignit à l’ouvreuse : « Quel dommage, dit-elle, mais j’ai peur qu’il faille nous contenter de demi-salles tant que Billy Graham sera en ville. »
Mais où était Dieu dans tout cela ? Cette question préoccupait les membres de l’équipe tandis qu’ils parcouraient cet immense tas de journaux. Graham avait cité le prophète Esaïe : « J’ai élevé et nourri des enfants et ils se sont révoltés contre moi… Si vous avez de la bonne volonté et si vous êtes dociles, vous mangerez les meilleures productions du pays, mais si vous résistez et si vous êtes rebelles, vous serez. dévorés par le glaive, car la bouche de l’Eternel a parlé. »
Ils connaissaient la réponse, bien sûr. Ils savaient que les rédacteurs et les journalistes s’intéressaient à une personnalité et à la foule ; cela, c’est matière à articles, nouvelles intéressantes, mais le message de l’Evangile quoi de plus connu et de plus rebattu ? Il faudrait des semaines de prédication pour que Graham leur fasse comprendre que le Réveil ne dépendait pas d’un homme, mais de la Parole de Dieu.
Si les journaux de New-York passaient à côté du but de la Croisade, les auditeurs, eux, ne s’y trompaient pas. Un de ceux-ci était une femme à la porte de laquelle allait se passer un des ces événements étranges qui, en eux-mêmes, paraissent minimes, mais qui, ajoutés les uns aux autres, forment l’essence même du Réveil.
Cette réaction en chaîne commença à Flushing, un quartier de New-York situé à Long Island. Un après-midi, une dame qui était conseillère spirituelle à la Croisade, entendit sonner à sa porte ; elle ouvrit et se trouva en présence d’un homme déguenillé, sale et puant l’alcool.
— Je voudrais rentrer chez moi dans le Massachusetts, dit-il, mais il me faut de l’argent. Excusez-moi de me présenter ainsi, mais je viens d’être volé.
La dame eut peur, mais cet homme était visiblement dans le besoin. Elle lui dit :
— Ce n’est pas de l’argent qu’il vous faut, seul Jésus-Christ peut vous aider. Descendez dans la cour, vous y trouverez une chaise, je vais vous apporter du café et quelque chose à manger.
Ils parlèrent ensemble, et elle découvrit que cet homme disait vrai. Elle allait ce soir-là à la Croisade avec sa famille et elle lui proposa de les accompagner.
— Sale et déguenillé comme je suis ? dit-il, ils ne me laisseront pas entrer.
— Mon mari vous prêtera une chemise propre, dit-elle.
Ils arrivèrent au Madison Square Garden et trouvèrent des places ; leur hôte paraissait profondément impressionné. Quand ils se séparèrent ce soir-là, il affirma pouvoir passer la nuit en ville pour retourner à la réunion du lendemain. Ce jour-là, quand Graham lança son appel à la décision, l’homme s’avança et se donna au Christ.
Au cours de son aventure à Flushing, le nouveau chrétien avait fait la connaissance de quatre jeunes gens. Ce qui s’était passé pour lui aux réunions de New-York était si extraordinaire qu’il lui fallait absolument en parler à d’autres. Il invita ses jeunes amis à l’accompagner au Madison Square Garden et, ce soir-là, les quatre jeunes gens s’avancèrent.
Ces quatre, à leur tour, se mirent à parler à d’autres, si bien qu’en s’unissant, ils purent louer un autocar, et assistèrent en bloc aux réunions suivantes. Cinquante d’entre eux s’avancèrent aux appels de Graham.
Aujourd’hui, ces jeunes sont à l’œuvre dans leur église. Tout au long de la Croisade, ils allongèrent et renforcèrent la chaîne qui avait commencé par un chaînon si incroyablement faible — un pauvre homme, battu, volé, épuisé, qui sonnait à la porte d’une famille chrétienne.