Souffrir… Mais pour quoi ?

VII. L’IMAGE DÉFIGURÉE

Le Chapitre 3 de la Genèse nous relate les circonstances de la révolte d’Adam. Il s’agit bien d’une révolte, pas seulement d’une “chute” ou d’une “faute” comme le suggèrent timidement les sous-titres de nombreuses traductions.

Adam et Ève savent qu’ils peuvent manger les fruits de tous les arbres du Jardin d’Éden, sauf d’un seul, et rester libres et vivants. Malgré l’avertissement solennel qu’ils mourront s’ils touchent à l’Arbre de la connaissance du bien et du mal (Gen. 2.16-17), ils perdent volontairement la tête lorsqu’ils entendent et reçoivent la promesse du Tentateur qu’ils ne mourront pas s’ils se révoltent contre leur Créateur, mais que leurs yeux s’ouvriront et qu’ils seront comme Dieu, connaissant le bien et le mal (Gen. 3.1-7).

Être “homme”, serait-ce donc rester sous la tutelle d’un Maître jaloux ? Renoncer à connaître le mal par rapport au bien ? Pour vivre, faudrait-il être tenu en bride : n’y aurait-il donc rien à risquer ? Se priver de ce qui est bon, agréable, désirable et donne l’intelligence ? Oui ! Et renoncer “à être comme Dieu” ? L’envie d’être un dieu, “comme Dieu”, alors qu’on est déjà “son image” ? De “connaître le mal” à côté de Lui ? A quoi bon cette vie, si l’on ne devient pas son égal ? Mais, revendiquer cette égalité, n’est-ce pas le comble de la révolte, de l’impiété ? Une maladie héréditaire, inguérissable ; une mort spirituelle et corporelle.

Car la faute d’Adam se répercute, génération après génération, sur toute sa postérité. C’est la maladie, le mot d’ordre du monde moderne. L’image de Dieu est voilée, estompée, défigurée. Rien ne demeure intègre : l’esprit est frappé d’aveuglement, infecté d’erreurs, d’a priori de toutes sortes, philosophiques et scientifiques ; des convoitises désordonnées et impures souillent notre cœur : en un mot nous renonçons aux dons de l’Esprit-Saint. Nous le reconnaissons humblement dans notre “Confession liturgique des péchés” :

“Seigneur Dieu, Père éternel et tout puissant :

Nous reconnaissons et confessons devant ta sainte Majesté que nous sommes de pauvres pécheurs, nés dans l’esclavage du péché, enclins au mal, incapables par nous-mêmes d’aucun bien, qui transgressons tous les jours et de plusieurs manières tes saints commandements, attirant ainsi sur nous, par ton juste jugement, la ruine et la perdition.”

Notre itinéraire est pourtant jalonné par l’inaltérable amour de Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, pour la sauvegarde de l’humanité et de la Nature qui la nourrit.

*

A côté des maux spirituels hérités de la famille de Caïn, la Genèse tient à nous faire connaître les bénédictions issues de sa descendance par la grâce de Dieu. “Jabal, dit-elle, fut le père de ceux qui habitent sous des tentes au milieu des troupeaux” ; son frère, “Jubal, fut le père de tous ceux qui jouent de la harpe et du chalumeau.” Tsilla, de son côté, enfanta Tubal-Caïn, “qui forgeait toutes sortes d’instruments tranchants, d’airain et de fer.” (Gen. 4.19-22) Ainsi :

Si Caïn, par son meurtre, se prive des biens et des bénédictions spirituelles de la grâce spéciale, il n’en est pas moins, avec sa famille, comblé des biens d’une grâce générale, ou commune à tous. Certes, dans la postérité d’Adam, il y a aussi des gens intelligents et industrieux qui s’exercent à inventer, développer, entretenir les activités humaines. Mais Moïse tient à rappeler l’immense générosité de Dieu : si les enfants de Caïn ont été privés de l’Esprit de régénération, ils n’en ont pas moins reçu des grâces excellentes.

Nous devons encore noter la grâce générale que Dieu, après le Déluge, a promise de répandre sur la Nature entière :

“Tant que la terre durera, les semailles et la moisson, le froid et le chaud, l’été et l’hiver, le jour et la nuit, se succéderont sans interruption”, déclare l’Éternel à Noé (Gen. 8.22).

Ainsi Dieu modère-t-il ses jugements tant publics que particuliers, de sorte que l’Univers demeurerait en son état et la nature retiendrait son cours, pourvu que l’homme ne lui portât lui-même atteinte par toutes ses agressions, massacres et destructions.

L’Histoire nous montre que Dieu a toujours doué de rayons de lumière et d’intelligence les activités des incroyants quant au maintien et au confort de la vie présente. Dès l’antiquité les Arts et les Sciences sont venus des incroyants : l’astronomie, l’architecture, la médecine, la politique, la dialectique, la philosophie… y ont trouvé leur origine. Nul doute que leur impiété eût d’autant moins d’excuse.

La “raison”, en effet, est le propre de notre Nature. Les qualités, les possibilités de notre esprit, de réflexion, de découvertes, les mobiles de nos choix, de notre affectivité… tout dans notre vie prouve et démontre la présence des restes de l’image de Dieu dans le genre humain tout entier. Les vertus de l’âme, en effet, ne sont pas au corps mais en l’esprit.

« En quoi, je vous prie,22 des sens corporels pourraient-ils apporter l’intelligence si haute et si noble de savoir mesurer le ciel, dénombrer les étoiles, déterminer la grandeur de chacune, connaître la distance de l’une à l’autre, de combien de degrés elles déclinent çà et là ? L’âme a ses qualités à part, qui ne peuvent être réduites aux capacités organiques de notre corps.

22 Le présent texte est une transcription, en français moderne, d’un paragraphe de Jean Calvin, Institution chrétienne : I, V. 5, texte ajouté en 1560 à sa dernière édition, vivante actualité.

Cette souplesse, cette agilité que nous voyons en notre âme à parcourir le ciel et la terre, lier les événements passés avec ceux qui sont à venir, imaginer ce qui lui semble bon, sont une marque certaine de divinité en l’homme. La facilité et l’adresse d’inventer des choses incroyables, permettent de l’appeler la mère des merveilles donnant naissance à tous les arts.

Qui plus est, n’est-ce pas quasi en dormant qu’elle se tourne ici ou là, conçoit beaucoup de choses bonnes et utiles, découvre la raison probable de beaucoup jusqu’à deviner les événements futurs ? Dès lors, n’est-il pas licite que les signes d’immortalité que Dieu a imprimés en l’homme soient ineffaçables ? Quelle raison pourrait-elle souffrir que l’homme soit déclaré divin pour méconnaître son Créateur ? Pourrions-nous distinguer le bien du mal sans qu’il y ait un juge au ciel ? Conserverions-nous, même en dormant, quelque reste d’intelligence, et n’y aurait-il point de Dieu attentif à gouverner le monde ? Serions-nous loués et considérés comme les inventeurs de tant de choses précieuses et désirables, et le Dieu qui nous a tout inspiré serait-il fraudé de sa louange ? Car ne voit-on pas à l’œil que ce que nous avons provient d’ailleurs, à l’un plus, à l’autre moins ?”

Qui que nous soyons, nous ne vivons, ne subsistons que par la grâce générale de Dieu inondant la nature entière. Quand Dieu nous met au monde, nous n’y sommes pas comme des animaux, mais des créatures raisonnables : il met son image en nous afin que nous puissions le contempler dans sa gloire et sa majesté.

Toutefois, nous émerveillant des richesses que le Créateur répand sur tous les hommes par sa grâce commune, nous devons bien davantage estimer la grâce spéciale de notre régénération par laquelle nous savons que Dieu nous a personnellement choisis, et de notre communion avec le Christ, notre Seigneur et Sauveur, étant faits “participants de sa sainteté”.

*

Dans le paragraphe : “Que suis-je ?” (cf. Ch. III) nous avons appris que notre personne est fondée sur un binôme : le cœur et l’intelligence qui existent et coopèrent en un sain équilibre. En effet, la priorité de l’un sur l’autre conduit soit à l’intellectualisme soit au sentimentalisme : dans tous les cas à une personne déséquilibrée, incomplète, malade, mutilée. Loin de favoriser l’un au détriment de l’autre, le cœur et l’intelligence apportent chacun à tout ce qui existe sa complémentarité, sa noblesse, sa plus haute signification : celle de l’homme “parfait”, à l’image du Fils de Dieu, Parole créatrice et salvatrice.

Dieu ne cesse de gratifier les hommes pécheurs de ses dons admirables pour la sauvegarde de la Nature et de l’Humanité. Si l’image de l’homme est défigurée, elle n’est pas pour autant effacée : il subsiste en nous une marque certaine de notre divinité. Nous le découvrons aujourd’hui mieux que jamais. La science est toujours “la mère des merveilles”, ses découvertes, ses inventions semblent sans limite. L’homme de science découvre les unes après les autres les extraordinaires qualités, possibilités et promesses de la nature et du monde où il vit… Il faut bien pourtant que quelqu’un les ait mises en place, un Quelqu’UN bien dérangeant ! La faute de l’incroyant, plus précisément de l’athée, est de n’en attribuer la responsabilité à personne, sauf au déterminisme et à sa capacité supposée illimitée d’invention et d’applications nouvelles. Comment comprendre la Nature et son ordre en méprisant le Créateur ? Qu’est donc un homme qui ne sait pas s’il est venu au monde par hasard ou si Dieu l’a créé ?

Les chrétiens d’aujourd’hui reconnaissent loyalement les mérites et les merveilles des sciences, sinon de “La Science” spéculative dont les applications rabaissent “l’homme” très au-dessous de sa vivante “image”. L’athéisme dégrade l’homme et le laisse déraciné ; les vrais chrétiens sans exception honorent chaque homme, chaque femme et reconnaissent en eux ce qui subsiste et réapparaît de l’image de Dieu par la présence et l’action de sa vivante Parole, le Christ.

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Nous nous demandons ici : “Comment notre image défigurée est-elle restaurée ? Comment participons-nous, participez-vous, à l’image de Dieu par Jésus le Christ, et recevons-nous la vie éternelle ?”

Nous le verrons bientôt au paragraphe “Le renouvellement de notre intelligence” qui nous transforme, nous rend capables de discerner la volonté de Dieu, ce qui est bien, agréable et parfait (Rom. 12.2) et comment il nous est possible, le visage découvert, de contempler comme dans un miroir la gloire du Seigneur, étant transfigurés en cette même image de gloire en gloire, par l’action de l’Esprit du Seigneur (2 Cor. 3.18).

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