Souffrir… Mais pour quoi ?

IX. L’IMAGE PARTAGÉE

A. L’image partagée avec nos ancêtres

Nous pouvons être heureux et fiers d’appartenir à une ancienne et nombreuse famille, à l’arbre généalogique bien fourni, où nous tenons à notre tour aujourd’hui une place honorable. La possibilité de se reporter à nos ancêtres dont, sur plusieurs siècles, nous partageons la foi ; de discerner la fidélité de Dieu qui, selon sa promesse, accorde sa grâce jusqu’à mille générations à ceux qui l’aiment et gardent ses commandements, est une insigne bénédiction (Deut. 5.10). Honorons nos pères et mères avec reconnaissance, conservons lettres et anecdotes, portraits et souvenirs. En communion avec le Christ, ensemble nous portons l’image de Dieu, et c’est grâce à eux que nous en partageons l’honneur.

Quant à moi, j’évoque avec reconnaissance le combat de mes ancêtres sur une douzaine de générations, pour conserver ici-bas l’honneur et la gloire de Dieu. En particulier, je dois à Jean et Zacharie Marcel “≈morts à la peine” sur les galères du Roi ; à Catherine et Élisabeth Marcel, d’avoir ensemble “résisté” durant vingt-deux ans à la Tour de Constance. Mais je déplore ceux qui n’ont pas voulu “aimer Dieu et garder ses commandements”.

J’honore avec gratitude la mémoire de ma grand’mère Mathilde Marcel-Comaz qui, de 1910, année de ma naissance, à 1919, année de son passage dans l’Au-delà, n’a cessé de prier chaque jour pour son premier petit-fils “Marcel” afin qu’il soit ici-bas un serviteur reconnaissant du Christ, soumis de bonne heure aux exigences de sa vocation dont personne n’a pu ni su le détourner.

Ce partage historique de l’“image de Dieu” par la communion au Christ génère une force, donne une conviction inébranlable à ceux et celles qui croient en cette Alliance de grâce. Depuis Moïse, peut-être sommes-nous aujourd’hui seulement la cent-vingtième génération (de trente années chacune en moyenne), alors que la promesse de Dieu vaut pour “mille générations de ceux qui l’aiment et gardent ses commandements”. Pour Dieu, cette promesse est fondamentale : elle fait partie du second commandement du Décalogue, trop souvent abrégé, hélas ! lors des cultes dominicaux, pour… “éviter des longueurs” !

Témoigner auprès de ses enfants de la foi, de la fidélité de Dieu au travers de leurs ancêtres, est un puissant moyen de les ancrer dans cette même foi et, avec une gratitude séculaire, de partager l’image de Dieu en nous, avec ce qu’elle contient et promet. Nos enfants s’appuieront volontiers sur ces colonnes-là. Dans notre vie d’ici-bas nos points d’ancrage ne sont pas si nombreux que de négliger celui-là !

Quant aux prosélytes, ils sauront expliquer à leur descendance leur naissance spirituelle, mieux que ceux, trop nombreux, qui ne tiennent pas compte de la créance de leurs ancêtres et des promesses que Dieu leur avait faites.

*

Maintenir en famille la mémoire vivante de l’Alliance de Grâce, déployée à travers nombre de générations, est une féconde source de bénédictions. La bienveillance divine, sa fidélité, nous y sont présentes : soupçons, critiques, amertume, jalousie. disparaissent. L’action de grâces prend le dessus. Combien de souffrances, traînées de génération en génération, sont-elles ainsi évitées. L’“image de Dieu” en tous apporte des fruits de reconnaissance et de paix. S’il est nécessaire, pardonnons aujourd’hui-même ce qui appartient au passé. Et que Dieu, par sa grâce, nous en fasse perdre la mémoire.

Que les nouveaux croyants fassent de même à l’égard de leurs ancêtres incroyants : les grâces divines reçues ne les autorisent ni à les critiquer ni à les dénigrer.

B. L’image partagée entre époux

Dans un mariage déjà consommé, où l’un des conjoints n’est pas croyant, que devient donc “l’image de Dieu”, aussi bien pour le conjoint non croyant que pour les enfants du croyant ? L’Apôtre Paul le précise avec soin :

“Si un frère est marié à une femme non croyante : (…) le mari non croyant est sanctifié par sa femme, et la femme non croyante est sanctifiée par son mari croyant. S’il en était autrement vos enfants seraient impurs, tandis qu’ils sont saints.” (1 Cor. 7.13-14)

Il s’agit ici, soit d’un couple non croyant à l’origine, dont l’un des époux se convertit à la foi chrétienne, l’autre demeurant incrédule ; soit d’un couple dont le mari, ou la femme, n’est à l’origine pas croyant (il ne s’agit donc pas d’un mariage dit “mixte”).

Il pourrait sembler que la femme fidèle (ou devenue telle) soit contaminée par son époux non croyant, ou — inversement — que l’époux croyant (ou devenu tel) soit contaminé par l’épouse non croyante. Qu’en est-il alors de l’“image de Dieu” ? Peut-elle être vraiment considérée comme partagée par l’époux incroyant ? Se répercute-t-elle aussi sur les enfants de ce couple ?

Jean Calvin commente ainsi ce texte :

“Selon l’apparence, il pourrait sembler que la femme fidèle reçoive quelque contagion du mari infidèle, de sorte que leur relation soit illicite ; mais il en est autrement, car la piété de l’un a plus de vertu à sanctifier le mariage, que l’impiété de l’autre n’en a à le souiller. Le fidèle peut donc habiter en toute bonne conscience avec sa partie infidèle, car celle-ci est sanctifiée quant à l’usage, la communion du lit et de toute la vie, et ne souille point par son impureté la partie fidèle. Cependant cette sanctification ne profite en rien à la partie infidèle : elle tend seulement à ce que la partie fidèle ne soit point souillée par sa cohabitation, et le mariage n’en est point profané. (…)

Il en découle que deux époux infidèles souillent même le mariage, parce qu’ils ne reconnaissent pas que Dieu en est l’auteur.”

Telle est la générosité de Dieu ! Il veille, de sa part, à ce que “l’image” de l’époux croyant ne soit point altérée par l’incrédulité de l’autre. L’alliance de grâce persiste au profit du couple d’abord, des enfants ensuite, car, dit Paul, “s’il en était autrement les enfants seraient impurs tandis qu’ils sont saints.” L’image de Dieu que porte le croyant est transmise à ses enfants, mis à part par Dieu, qui, les conformant à son image, les inclut dans son Alliance.

Que de souffrances inutiles seraient évitées de part et d’autre si ces époux acceptaient l’enseignement de Saint Paul ; il serait alors aisé que l’épouse croyante continue hardiment à témoigner de sa foi et que l’époux non-croyant devienne chrétien, ou inversement, comme l’apôtre en envisage la possibilité.

C. L’image partagée en famille

Que de souffrances inutiles dans nos familles ! Que de déceptions lors de la croissance des enfants ! Que de contrariétés, de regrets, là même où l’on doit honorer le Christ ! Que de décisions fâcheuses prises à contre-cœur ou à contre-courant !

D’où naissent donc tant de conflits familiaux ? De l’ignorance de la volonté de Dieu, tant au regard du présent que de l’avenir des enfants de l’Alliance, alors que d’ineffables bénédictions ruissellent sur les parents qui, par la foi, saisissent l’amour, la grâce, la stature divine d’une famille chrétienne ! Une aide intelligente et efficace leur est accordée s’ils prennent au mot les engagements de Dieu envers chacun d’eux. Car il prend de tels engagements. Dieu partage son image et celle du Christ avec toute la famille chrétienne informée de l’Évangile.

“Vos enfants sont saints”, dit Dieu au(x) parent(s) croyant(s) (1 Cor. 7.14) : c’est dire qu’ils sont porteurs de “l’image de Dieu”, “l’image vivante du Christ”, appelée à s’épanouir au long de leur existence terrestre. Certes, elle n’est pas parfaite, mais elle est là ! Que les parents le sachent pour, avec amour et discernement, regarder, contempler la marque de cette merveilleuse “image” que portent leurs enfants : ils auront le privilège de discerner en eux cette image divine en voie de progressive restauration.

Comprenons les merveilles de ce vis-à-vis : les parents discernent chez leurs enfants la présence de l’Alliance de grâce exprimant, à la mesure de leur croissance, les marques de l’image divine restaurée dont le Baptême est le sacrement. Entre eux — parents et enfants — existe un point de rencontre avec leur Père céleste et avec le Christ sa parfaite image. Les parents discernent la merveille d’un enfant « saint », selon l’affirmation divine.

Ceux-ci en grandissant, progressivement instruits, (s’ils le sont !) de leur ressemblance avec le Christ, de leur image “restaurée”, sont alors invités à découvrir chez leurs parents ces mêmes marques de l’image du Christ.

D. La famille image de Dieu

Si votre mariage est impur, dit Paul, les enfants qui en naissent sont impurs aussi. Or, ils sont saints ; le mariage l’est donc aussi. De même que l’impiété et l’infidélité de l’une des parties n’empêchent pas que ses enfants soient saints, de même elle n’empêche pas que le mariage soit pur.

“C’est ici, poursuit Calvin, un passage notable et tiré du profond de la théologie, car il enseigne que les enfants des fidèles sont séparés des autres par une sorte de prérogative, en sorte qu’ils sont réputés saints dans l’Église. (…) Que l’Apôtre attribue ici un privilège spécial aux enfants des fidèles procède du bienfait de l’Alliance, par lequel la malédiction de nature est effacée, de sorte que ceux qui étaient profanes de nature sont consacrés par grâce à Dieu. (…) Cette même Alliance de salut, qui avait été faite avec Abraham et avec sa postérité, nous est communiquée.”

Nous saisissons ici les conséquences de ce que nous devons croire.

D’une part, les parents chrétiens doivent d’abord croire, discerner ensuite, les signes de la grâce prévenante dont Dieu gratifie leurs enfants ; ne jamais la mettre en doute ; à cette fin demander le Saint-Esprit pour fortifier leur foi de parent, ne jamais en venir à penser que ces enfants pourraient être abandonnés de Dieu, et ceux-ci souiller le reflet de l’“image du Christ” qu’ils nous présentent ici-bas de sa part.

D’autre part, les enfants progressivement initiés doivent témoigner à leurs parents une insigne reconnaissance et le plus grand respect du fait que leur foi de parent exprimée avec sagesse, avec amour, a été et reste l’origine et la cause de la leur, à eux, les enfants.

E. L’image partagée avec les nouveau-nés et les petits

Certains pourraient-ils s’enhardir à contester le point de vue de l’Apôtre Paul ? Mais il ne fait que confirmer celui du Christ ! Son enseignement sur la grâce promise et accordée aux nouveau-nés et aux petits enfants est, fait très rare, relaté par les trois Évangélistes.23

23 Matthieu 19.13-15, Marc 10.13-16 et Luc 18.15-17. L’exposé ci-dessus est inspiré de celui de Jean Calvin dans ses commentaires sur l’Harmonie Évangélique.

Ces récits enseignent que le Christ reçoit non seulement les adultes qui, étant poussés d’un saint désir et d’un mouvement de foi, se présentent volontairement à lui, mais aussi ceux dont l’âge n’implique pas qu’ils puissent déjà sentir le besoin de sa grâce. Il n’y a encore nulle intelligence ni usage de raison chez ces petits enfants, pour qu’ils puissent désirer eux-mêmes sa bénédiction. Toutefois, quand on les lui présente, Christ les reçoit humainement avec douceur ; il les consacre à Dieu, son Père, par une cérémonie solennelle de bénédiction.

Il ne fait aucun doute que ces parents demandent que leurs enfants soient admis à participer à la grâce. C’est pourquoi Saint Luc ajoute par anticipation ce mot aussi : “On lui apporta aussi les petits enfants” ; comme s’il eût dit : “Après qu’on eût expérimenté de tant de manières le secours qu’il apportait aux adultes, on commença d’espérer aussi pour les enfants que, s’il leur imposait les mains, ils ne s’en retourneraient pas sans avoir quelque don de l’Esprit.” Pour les Juifs, en effet, l’imposition des mains était un signe, ancien et courant, de bénédiction. Il n’est donc pas étonnant que le Christ fasse une prière pour ces enfants avec solennité.

Mais ses disciples rabrouent ces parents empressés ! Ils n’ont pas encore compris quel était le vrai ministère de leur Maître : il leur semble que c’est une chose indigne de sa personne qu’il s’occupe de quelques nourrissons ! Qu’est-ce que le Fils de Dieu peut bien avoir à faire avec eux ? Ceux qui estiment le Christ selon leur sens charnel en jugent donc autrement qu’il ne faut. A tous coups il leur arrive de le dépouiller des grâces qui lui sont propres ; pensant lui faire honneur, ils lui attribuent tout au contraire des choses qui ne conviennent en rien à sa personne.

Jésus se fâche et leur dit : “Laissez venir à moi les petits enfants et ne les en empêchez pas !” Il déclare publiquement qu’il veut recevoir ces enfants. Les ayant pris dans ses bras, non seulement il les embrasse mais, leur imposant les mains, il les bénit.

Sa grâce s’étend donc aussi à ceux de cet âge. Rien d’étonnant puisque toute la postérité d’Adam étant enclose sous la condamnation de la mort, il faut bien que tous périssent, hormis ceux que seul le Rédempteur en délivre. Ce serait donc une chose par trop cruelle d’exclure de la grâce de Dieu ceux qui sont en bas âge. Nous disons donc que le Baptême est le gage et le signe de la rémission gratuite des péchés et de l’adoption en laquelle Dieu nous reçoit ; qu’il ne doit point être refusé aux enfants que Dieu adopte et lave par le sang de son Fils.

Objectera-t-on que la repentance et la nouveauté de vie sont aussi figurées dans le Baptême et que les petits enfants n’y participeraient pas ? La réponse est facile : les enfants sont renouvelés par l’Esprit de Dieu, selon la mesure et la capacité de leur âge, jusqu’à ce que cette vertu divine, cachée en eux, croisse par degrés et se montre à l’évidence en son temps.

L’imposition des mains n’est pas un signe frivole, à la bonne franquette ! Quand le Christ fait ici une prière, il est certain qu’il ne bat pas l’air en vain. De plus, il ne peut offrir ces enfants à Dieu qu’en leur conférant la pureté. Quand il prie pour eux, est-ce donc autre chose que ces petits soient reçus au nombre des enfants de Dieu ? Il s’ensuit qu’ils sont régénérés par l’Esprit dans l’espérance du salut. Bref, l’embrassement même est un témoignage que Jésus-Christ les reconnaît de son troupeau. Or, s’ils sont participants des dons spirituels figurés dans le Baptême, il n’y a pas la moindre raison de leur refuser le signe extérieur.

C’est une audace et une présomption pleines de sacrilège de chasser loin de la bergerie du Christ ceux qu’il porte sur son sein avec une douceur infinie et de rejeter comme étrangers, en leur fermant la porte, ceux qu’il ne veut point qu’on empêche d’approcher. “Car le Royaume de Dieu est pour ceux qui leur ressemblent.” (Matth. 19.14) Il englobe par là aussi bien les enfants que ceux qui leur ressemblent, c’est pourquoi il ajoute en Marc et en Luc : “Quiconque ne recevra pas le Royaume de Dieu comme un petit enfant n’y entrera pas !” (Marc 10.15) Mais : “Quiconque reçoit un petit enfant, comme celui-ci, me reçoit moi-même.” (Matth. 18.5)

F. Parents et enfants de l’Alliance

Pères et mères chrétiens : acceptez-vous ce que vous dit le Christ et confirme son Apôtre ? Efforcez-vous de le penser vraiment. Votre enfant naît : portant l’image de Dieu, étant l’image du Christ. Où que vous soyez dans l’échelle sociale, votre fils, votre fille, sont distingués, mis à part par Dieu, objets de sa bénédiction. Les mettrez-vous au monde si vous croyiez qu’ils en sont démunis ? Que Dieu les laisse à eux-mêmes ? Qu’il leur appartiendra (à eux et eux seuls !) de trouver au moment opportun le chemin qui conduit à Lui, pour croire en Lui, vivre pour Lui, sous leur responsabilité personnelle ?

Vous dites : “Un nourrisson peut-il être à l’image de Dieu ?” L’enfant né à Bethléem n’est-il pas image de son Père ? Le vôtre aussi ? Il se verra offrir les grâces divines “selon la mesure et la capacité de son âge”. Vous en avez été, vous en êtes aujourd’hui les témoins. Spontanément, des années durant, l’enfant pose un flot de questions sur le monde, le “comment ?” des choses, le “pourquoi ?” des êtres, de tout ce qu’il remarque et observe. N’êtes-vous pas, n’avez-vous pas été maintes fois pris de court, fatigué, par l’élan, la curiosité, l’intérêt de votre enfant ? Disons le mot : sa vive intelligence ? Ne vous est-il pas arrivé — battant en retraite — de répliquer agacé : “Tu comprendras ça plus tard !… On t’apprendra ça à l’école biblique… à l’instruction religieuse”… parce que vous vous sentiez incapables d’expliquer, de faire comprendre ce à quoi vous n’apportiez vous-même pas de réponse, par manque d’intelligence, de repères bibliques, de foi peut-être ?

Dans sa recherche de la vérité, votre enfant est plus fort que vous. Parvenu à un certain âge, il cesse, hélas ! de poser des questions auxquelles on ne lui répond pas, “parce qu’elles nous dépassent” soi-disant, et qu’“il ne comprendrait pas”. On le rabroue ! Habituez-vous donc au fait que votre enfant est “à l’image de Dieu”, qu’il jouit des bienfaits de l’Alliance de grâce, qu’il est pour Dieu, pour vous, une personnalité qui doit être traitée avec un infini respect.

Il n’est pas nécessaire de vous suggérer tout ce que cette réalité divine impose de changement dans notre comportement envers nos enfants, de chacun d’eux par rapport aux autres… C’est un cadeau de Dieu… une révolution ! la grâce “prévient” tout. Dieu offre et fait briller chez vous “son image” : la vôtre (ne la laissez pas ternir), la leur (discernez-en l’éclat, laissez-la s’exprimer). Autant que possible prévenez et réparez les dégâts commis au sein d’une société laïque, incrédule ou athée qui cherche avec acharnement à les détruire spirituellement.

Dans la Révélation, le thème de l’“image de Dieu” est le tout premier mot de notre création (Gen. 1.26-27) ; il en est aussi et finalement le dernier ; il apparaît dans l’Écriture comme l’ultime révélation en Christ (Col. 1.15-20), l’irruption du Royaume dans la famille, l’Église et la société.

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