Il n’est pas possible de poursuivre cet itinéraire sans tenir compte de votre réaction à la lecture des précédents chapitres. Est-elle un acquiescement émerveillé, une prise de conscience ? Vous êtes vraiment créé(e) à l’image de Dieu, à l’image du Christ ; vous incarnez cette image aux yeux de votre entourage proche ou lointain ; celui-ci vous la présente à vous-même pour y être également contemplée. Est-ce là votre cas ? Vous le saviez déjà. L’acceptez-vous maintenant avec joie ? C’est alors une illumination ! Au contraire, y opposez-vous votre veto ? Refusez-vous a priori l’affirmation que vous êtes créé(e) par DIEU à son image ? Qu’en lisant ces lignes, vous recevez vraiment de lui “la vie, le mouvement, la respiration et l’être” (Act. 17.25, 28). Vous ne pouvez y croire, et pour diverses raisons.
Acceptez-vous la philosophie — dite scientifique — de l’évolution des organismes, “de l’amibe à l’homme”, qui prétend expliquer votre existence, sa raison, sa réalité indépendamment de toute Origine concevable ? Pour vous, alors, c’est net : Il n’y a pas de Dieu Créateur !
Il se pourrait aussi que sans avoir adopté — avec l’effort intellectuel nécessaire — aucune théorie “scientifique”, vous soyez simplement d’accord avec “ce qui se dit ou se pense dans le monde”. N’y auriez-vous jamais pensé ? Votre Origine, le but de votre vie, ne vous préoccupent-ils vraiment pas ? N’auriez-vous jamais pris le temps d’y réfléchir ? Vous n’avez alors aucune réponse satisfaisante aux “Pourquoi” de vos souffrances et de celles des autres.
Ainsi, à l’inverse de ce que vous pouvez croire (c’est d’une foi véritable qu’il s’agit ici), une intelligence du monde et de vous-même vous semblerait déraisonnable ! En fait, vous ne croyez pas en Dieu : même si vous pensez et dites croire au Christ, vous récusez ses enseignements. Aussi, à part quelques affections humaines, quelque intérêt pour les choses “de ce monde”, vous sentez-vous seul au sein d’un Univers injuste et cruel, qui n’a pas de sens parce qu’il n’a pas d’explication. Ceux qui ont une foi chrétienne au Dieu-Créateur, vous les jugez déraisonnables, tout en vous estimant, “vous”, sage et intelligent mais sans réponse aucune aux doutes qui vous tenaillent ! Or, se croire sage en réfutant l’enseignement du Christ, plus simplement en n’en tenant aucun compte, est un manque d’intelligence et de cœur, car c’est du cœur que jaillit l’intelligibilité de notre vie et de ce monde.
Pourquoi ? Parce que le monde est alors son propre créateur : il n’a d’autre créateur que lui-même, comme — après les philosophes de l’Antiquité — le pensent les transformistes-évolutionnistes d’aujourd’hui. Dès lors, les hommes ne sont plus à l’image ni à la ressemblance d’un “dieu” qui n’a rien créé et ne peut être le garant de lois sauvegardant son image en chacun d’eu : ils n’ont pas d’autre parenté que celle qu’ils veulent bien s’accorder, avec le danger des racismes, des anathèmes, des guerres, des exterminations…
Que peut alors nous apporter le Christ-Jésus sinon la possibilité de partager son indigence ? Comment, croyants, serions-nous — de gloire en gloire — transformés à l’image du Rédempteur s’il n’est plus le Co-Créateur par qui nous sommes et en qui nous vivons ? N’étant pas membres de son Corps, comment serions-nous frères et sœurs en Lui ? Ou prochains les uns des autres ? Si Dieu n’est pas le Créateur tout-puissant, quelle “providence” existe-t-il ? Quel “sens” attribuer aux souffrances des hommes et des chrétiens ?
Dans la première édition de L’Origine des Espèces, en 1859, Charles Darwin, craignant un mauvais accueil du public chrétien d’alors, prit soin d’utiliser le terme biblique de “création”, comme si l’Évolution était le fruit d’une création continuée, sous-entendant au moins l’intervention d’une activité divine. Ce n’était pas ce qu’il croyait ! Dans sa correspondance privée, il reconnaît que ce n’est là qu’une tricherie. En mars 1863, il écrit en effet à J. Hooker :
“J’ai longtemps regretté de m’être aplati devant l’opinion publique et de m’être servi du terme biblique de “création” ; en fait, je voulais parler d’une “apparition” due à un processus totalement inconnu.”30
30 Cf. Pierre THUILLIER : Darwin et Co, Éditions Complexe, Paris, 1981, p. 27.
Plus tard, Darwin appellera la sélection naturelle : “ma divinité”. Telle était alors la conception “scientifique” du monde où nous vivons !
La destruction de la foi chrétienne : L’autorité du “NON !”
Qui n’acquiesce pas à la création de l’Univers par Dieu est — le veuille-t-il ou non — obligé de dégringoler toute l’échelle de la gloire et de la foi.
Voilà d’abord la négation de toute providence, puis celle de l’élection, de la structure de l’humanité : les “prochains”, images de Dieu Créateur, les “frères et sœurs” du Christ-Rédempteur, transformés de gloire en gloire à son image, ne se distinguent plus les uns des autres. Toute gloire s’évanouit alors : gloire de la création et de son Créateur, gloire du Christ-Co-Créateur et auteur de la rédemption, gloire de l’Esprit-Saint nous unissant au Père et au Fils, nous appliquant les fruits de leur œuvre ; gloire de l’Église de Dieu, corps vivant du Christ, sa seconde création, sanctifiée, purifiée, rayonnante devant lui : gloire des hommes de foi à la conscience libre, instruments des desseins de Dieu pour ce monde au sens insondable, qui trouvera sa fin dernière dans le Royaume de Gloire, le Fils de l’Homme présidant au renouvellement de toutes choses…
Il n’est de plus grand massacre au monde que celui consommé par une foi profane, telle la foi transformiste : elle dégrade tout, elle souille tout, elle gangrène tout. C’est pourquoi tant d’efforts sont déployés pour rendre irréfutable en apparence la théorie philosophique, la conjecture de l’Évolution organique. C’est en fait le Dieu-Créateur qu’il s’agit de combattre et d’abattre, et l’univers avec Lui. Nous assistons à la liquidation de la substance chrétienne !
A ce point charnière, afin de ne pas prêter le flanc à la critique qui pourrait nous être faite de “noircir” le tableau, d’en présenter un aspect partiel et déloyal, nous ne pouvons mieux faire que céder la parole à l’un des très grands savants de ce siècle, transformiste émérite : avec une parfaite loyauté, il nous invite “à jeter un rapide coup d’œil sur l’homme et sur nous-mêmes” et n’hésite pas à répondre à la question : “Qu’est-ce que l’homme ?”31
31 Jean ROSTAND : La vie et ses problèmes, Flammarion, 1939, p. 199-206. L’auteur, tout au long de sa carrière, a publié plusieurs fois cette profession de foi.
“Que sommes-nous ? Quelle position occupons-nous dans la nature ? Quel est le sens de notre existence, la valeur de notre activité ?
“A ces questions, voici, à peu près, les réponses que l’on pourrait faire en se tenant strictement sur le terrain de la science :
“Comme tout animal supérieur, l’homme est un agrégat de plusieurs trillions de cellules, dont chacune représente un assemblage de molécules diverses. En fin de compte, il apparaît comme un édifice prodigieusement complexe d’électrons, qui doivent à la forme particulière de leur groupement le singulier privilège de pouvoir affirmer leur existence. En ce qui concerne la pensée, orgueil principal de l’homme, les pièces maîtresses de l’architecture biologique sont constituées par les cellules de l’écorce cérébrale. C’est là, dans cette pellicule, que se produisent les réactions chimiques et les transformations d’énergie qui donnent lieu à ce que nous appelons la conscience, et dont nous ne savons rien, sinon qu’elle est indissolublement liée à ces réactions et à ces transformations. C’est là que se préparent les plus hautes manifestations de l’esprit : le génie d’un Newton, les angoisses d’un Pascal.
“Que les cellules du cerveau se trouvent pendant quelques minutes privées d’oxygène, et la conscience, immanquablement, s’évanouit. Que la privation d’oxygène persiste un petit quart d’heure, et, par suite des changements protoplasmiques qui suivent l’asphyxie cellulaire, la conscience aura disparu de façon définitive. Plus jamais, dans le monde, ne se manifestera cette conscience-là, ce moi — unique comme tous les moi — et qui dépendait de l’intégrité de ces cellules particulières.
“Un éclair dans la nuit, ainsi a-t-on défini la pensée. Il ne s’agit, en effet, que d’une lueur, vacillante et toujours menacée de s’éteindre. Il semble bien, du reste, que cette pensée ait pour seule fonction d’assister au jeu de la machine qu’elle a l’illusion de commander. L’acte dit volontaire se réduit vraisemblablement à une résultante de réflexes, et, sans doute, l’homme qui réfléchit, qui calcule, qui délibère, n’est-il pas moins assujetti dans la dernière de ses démarches que la chenille qui rampe vers la lumière ou que le chien qui répond par un flux de salive au coup de sifflet de l’expérimentateur.
“Les plus graves décisions morales, où l’homme attache tant de prix, apparaissent alors comme de purs effets des stimulations sociales, et quand il croit se soumettre librement aux impératifs sacrés qu’il croit s’être choisis, il n’est qu’un automate qui s’agite conformément aux intérêts du groupe dont il fait partie.
*
“D’où vient l’homme ?
“D’une lignée hétéroclite de bêtes aujourd’hui disparues, qui comptait des gelées marines, des vers rampants, des poissons visqueux, des mammifères velus. (…) Par cette chaîne d’ancêtres, dont l’humilité augmente à mesure qu’on s’enfonce dans le lointain des âges, il se rattache sans solution de continuité aux microscopiques éléments qui naquirent, voici plus d’un milliard d’années, aux dépens de la croûte terrestre.
“Sa formation fut rigoureusement fortuite. Accident entre les accidents, il est le résultat d’une suite de hasards, dont le premier et le plus improbable fut la genèse spontanée de ces étranges composés du carbone qui s’associèrent en protoplasma.
“L’homme n’est rien moins que l’œuvre d’une volonté lucide, il n’est pas même l’aboutissement d’un effort sourd et confus. Sa naissance ne faisait partie d’aucun programme cosmique. Les processus aveugles et désordonnés qui l’ont conçu ne recherchaient rien, n’aspiraient à rien, ne tendaient vers rien, même le plus vaguement du monde. Il naquit sans raison et sans but, comme naquirent tous les êtres, n’importe comment, n’importe quand, n’importe où. La nature est sans préférence, et l’homme, malgré tout son génie, ne vaut pas plus pour elle que n’importe laquelle des millions d’autres espèces que produisit la vie terrestre. Si la tige des primates avait été sectionnée à sa base par quelque accident géologique, la conscience réfléchie n’aurait jamais paru sur la terre. Il est possible d’ailleurs que, dans le cours des siècles, certaines lignées organiques aient été éliminées, qui eussent donné naissance à des formes plus accomplies que la nôtre.
“Quoi qu’il en soit, l’homme est apparu. D’une certaine lignée animale, qui ne semblait en rien promise à un tel destin, sortit un jour la bête saugrenue qui devait inventer le calcul intégral et rêver de justice. (…) Le pessimiste aurait beau jeu de déplorer la venue de cette créature paradoxale, accablée par sa supériorité, qui ne doit qu’un surcroît de tourments à l’hypertrophie de son intelligence et de son affectivité, qui traverse la vie dans l’épouvante de la mort, qui s’attache sans mesure à d’autres créatures éphémères, qui, trop bestiale ou trop peu, souffre quand elle réprime ses instincts et ne souffre pas moins quand elle y cède, qui ne sait pas défendre son cœur contre les rêves que lui interdit sa raison. (…)
“Il est vrai que, malgré ses conflits et ses tourments, l’humanité persiste depuis des centaines de siècles. C’est donc que, statistiquement tout au moins, les hommes préfèrent l’être au non-être. Et c’en est assez pour que triomphe l’optimisme qui se contente de peu.
*
“Mais laissons au moraliste le soin de peser les douleurs et les satisfactions individuelles, demandons-nous ce que l’homme, en tant que membre de l’espèce peut penser de lui-même et de son labeur.
“Certes, à se souvenir de ses origines, il a bien sujet de se considérer avec complaisance. Ce petit-fils de poisson, cet arrière-neveu de limace, a droit à quelque orgueil de parvenu. Jusqu’où n’ira-t-il pas dans sa maîtrise des forces matérielles ? Quel secret ne dérobera-t-il pas à la nature ? Demain, il libérera l’énergie intra-atomique, il voyagera dans les espaces interplanétaires, il prolongera la durée de sa propre vie, il combattra la plupart des maux qui l’assaillent, et même ceux que créent ses propres passions, en instaurant un ordre meilleur dans ses collectivités.
“Sa réussite a de quoi lui tourner un peu la tête, mais, pour se dégriser aussitôt, il situe son royaume dérisoire parmi les astres sans nombre que lui révèlent ses télescopes. Comment se prendrait-il au sérieux, sous quelque aspect qu’il s’envisage, une fois qu’il a jeté le regard dans les gouffres glacés où se hâtent les nébuleuses spirales !
“Quel sort, au demeurant, peut-il prédire à son œuvre, à son effort ? De tout cela, que restera-t-il un jour, sur le grain de boue où il réside ? L’espèce humaine passera, comme ont passé les Dinosaures et les Stégocéphalés. (…) Peu à peu, la petite étoile qui nous sert de soleil abandonnera sa force éclairante et chauffante. (…) Toute vie alors aura cessé sur la terre, qui, astre périmé, continuera de tourner sans fin dans les espaces sans bornes. (…) Alors, de toute la civilisation humaine ou surhumaine — découvertes, philosophies, idéaux, religions — rien ne subsistera. Il ne restera même pas de nous ce qui reste aujourd’hui de l’homme de Néanderthal, dont quelques débris au moins ont trouvé un asile dans les musées de son successeur. (…) En ce minuscule coin d’univers sera annulée pour jamais la pitoyable et falote aventure du protoplasme. (…) Aventure qui, déjà peut-être, s’est achevée sur d’autres mondes. (…) Aventure qui, en d’autres mondes peut-être, se renouvellera. (…) Et partout, soutenue par les mêmes illusions, créatrices des mêmes tourments, partout aussi absurde, aussi vaine, aussi nécessairement promise dès le principe à l’échec final et à la ténèbre infinie. (…)
“Sera-t-il au moins permis à l’homme éphémère, englouti dans le cosmos démesuré, de se regarder comme le dépositaire d’une valeur privilégiée, qui défierait les normes de la durée et de l’étendue ? On ne voit guère où il puiserait la notion d’une telle valeur. Impossible, pour lui, de se leurrer de l’espoir qu’il participe à quoi que ce soit qui le dépasse. Son labeur ne s’insère dans aucune forme d’absolu. Il doit se contenter de son domaine à lui, qui est irrésistiblement clos, et ne communique point avec des terres plus vastes. Le seul devoir qui lui incombe est d’améliorer le règne de l’humain, et de l’imposer toujours davantage à l’insensible nature. C’est en vain qu’il se prendrait pour l’instrument d’on ne sait quel dessein et qu’il se flatterait de servir des fins qui le transcendent. Il ne prépare rien, il ne prolonge rien. Il ne connive pas — comme croyait Renan — à une “politique éternelle”. Tout ce à quoi il tient, tout ce qui compte à ses yeux, a commencé en lui et finira avec lui. Il est seul, étranger à tout le reste. Nulle part il ne trouve un écho, si discret soit-il, à ses exigences spirituelles. Et le monde qui l’entoure ne lui propose que le spectacle d’un hideux et stérile charnier où éclate le triomphe de la force brute, le dédain de la souffrance, l’indifférence aux individus, aux groupes, aux espèces, à la vie elle-même. (…)
*
“Tel est, semble-t-il, le message de la science. Il est aride. La science n’a guère fait jusqu’ici, on doit le reconnaître, que donner à l’homme une conscience plus nette de la tragique étrangeté de sa condition, en l’éveillant pour ainsi dire au cauchemar où il se débat. On est fondé à souhaiter que dans l’avenir, elle apprenne à user de sa puissance pour dispenser aux humains la paix affective, l’aise morale. Il se pourrait, par exemple, que les progrès de la physiologie cérébrale, ou simplement de la psychanalyse, la missent en mesure de modifier assez profondément les réactions psychiques pour que l’individu admette sans douleur les désharmonies inhérentes à son état.
“La science est allée trop loin maintenant pour s’arrêter en chemin, et l’on doit attendre qu’elle ajoute à sa rude doctrine des méthodes qui prépareront les âmes à la recevoir.
“Il ne suffit pas, en effet, qu’elle nous enseigne notre néant, il faut qu’elle nous rende capables de le tolérer. Il ne suffit pas qu’elle nous ôte l’illusion d’une tâche aux suites infinies, il faut qu’elle nous en arrache le besoin. Il ne suffit pas qu’elle nous dépouille du sentiment de notre liberté, il faut qu’elle règle le fonctionnement de notre machine de telle sorte que nous nous acceptions pour machine.
“Il se peut qu’une science toute-puissante réussisse, en définitive, à créer ce nouvel homme adapté à l’humain, satisfait de n’être que ce qu’il est, comblé par son destin étroit, guéri de tout rêve qui le dépasse. Mais il se pourrait aussi que l’humanité fût, dans son ensemble, incapable de soutenir la vérité de la science.
“Vérité ardue, accablante, oppressante. (…) Parmi ses zélateurs eux-mêmes, il en est qui ne s’y rendent point sans détresse. Bien sûr, ils ne peuvent faire autrement que d’y rester fidèles, mais il leur arrive d’envier ceux-là qui ne sont point empêchés, par la forme de leur esprit, d’en recevoir une autre.”