“Ne vous conformez pas au monde présent, mais soyez transformés par le renouvellement de votre intelligence, pour discerner quelle est la volonté de Dieu, qui est bonne, agréable et parfaite.” (Rom. 12.2)
En français courant, ce texte se traduit ainsi : “Ne vous conformez pas aux habitudes de ce monde, mais laissez-vous transformer par un changement complet de votre intelligence. Vous pourrez alors comprendre ce que Dieu veut : ce qui est bien, ce qui lui est agréable et ce qui est parfait.”
Que doit être le comportement d’un chrétien ? Semblable à celui de la masse des gens qui l’entourent, vivent “dans le monde d’aujourd’hui”, selon les attitudes, les croyances du “présent siècle” ou de l’âge “historique” auquel nous voilà parvenus ?
Un chrétien ne peut pas se conformer aux idées, à la mode, à la foi profane du peuple, des intellectuels, de l’Homme en général. Le monde ne véhicule pas sa propre explication, ne rend pas compte de lui-même, ni ne nous renseigne sur sa finalité. Reportons-nous au témoignage de Jean Rostand cité au chapitre précédent.
Dialoguant avec le Christ et avec Dieu, nous ne pouvons pas nous laisser “modeler” par les conceptions d’ici bas, de “cet âge-ci”, de la “science” de ce siècle. De toute évidence, nous devons être “transformés par le renouvellement de notre intelligence”, de notre esprit, de notre jugement, de notre pensée : car l’entendement unit l’activité de notre esprit à celle de notre cœur. Les acteurs sont toujours “deux” : Dieu et nous, Dieu et vous : “Soyez transformés” (action de Dieu) ; “Transformez-vous” (action de l’homme), les deux étant étroitement associés. André Chouraqui, qui comprend si bien de l’intérieur la valeur et le sens du langage, a raison de traduire : “Métamorphosez-vous par le renouvellement de votre pensée », soulignant ainsi l’unité dans la dualité de l’action divine et de celle du croyant.
Je viens d’employer le terme “entendement” : il exprime l’activité complémentaire et simultanée de l’esprit et du cœur, conduisant à l’expression de la pensée : le cœur avec la pensée et la pensée avec le cœur ; aucune pensée ne s’élabore hors du cœur et le cœur s’exprime en pensant. Dans tous les domaines, notre pensée est subordonnée à la présence et à l’activité du cœur, guidée par lui. C’est par lui que notre intelligence est renouvelée pour être apte à discerner et à comprendre QUI est Dieu, ce qu’il pense, ce qu’il veut, ce qu’il fait, pourquoi et dans quel but, non seulement par l’exercice de notre cerveau, mais par l’affection du cœur : l’intelligence avec l’amour et l’amour avec l’intelligence. Tel est le commandement du Christ aux docteurs de la Loi :
“Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée et de toute ta force.” (Marc 12.30-31 ; Matth. 22.37-39 ; Luc 10.26-27)
Le Christ nous apprend que notre cœur préside et inspire la vie de notre âme, l’activité de notre pensée, l’énergie de nos moyens. La transformation de notre cœur “renouvelle notre intelligence”, métamorphose notre personne au plus profond d’elle-même : elle l’amène à discerner “la volonté de Dieu qui est bonne, agréable et parfaite” ; en d’autres termes : “ce qui est bien, ce qui lui est agréable et ce qui est parfait.” Telle est l’œuvre de Dieu en nous quand nous sommes aux écoutes de sa Création et de sa Parole.
Voici quelques axiomes de Logique chrétienne.
1. Le mystère de Dieu
Nous ne pouvons comprendre ni le “comment” de l’existence divine, ni ceux de sa présence dans le monde et dans nos vies ; le fini n’est pas capable d’infini. Ainsi sont garanties sa transcendance, sa souveraineté et sa gloire.
Notre intelligence est limitée, dégradée par le péché. Nous ne pouvons ni chercher, ni apporter de réponse à des questions comme celles-ci :
Comment Dieu a-t-il créé les cieux et la terre ?
Comment le Fils procède-t-il du Père, et l’Esprit, du Père et du Fils ?
Comment les deux natures du Christ subsistent-elles dans l’unité de sa Personne ?
Comment Dieu a-t-il inspiré les écrivains bibliques pour que leurs Écrits soient son authentique Parole ?…
Le fini ne pouvant contenir ni penser l’infini, nous restons sans réponse à des questions telles que :
Comment Dieu donne-t-il à tout ce qui existe la vie, la respiration, le mouvement et l’être ?
Comment nous fait-il naître à la vie spirituelle ?
Comment le Christ est-il au milieu de nous quand deux ou trois sont assemblés en son nom ?
Comment, par l’Esprit Saint, nous communique-t-il la participation à son corps et à son sang, ainsi qu’il le promet, comme une réalité de la foi de chaque jour et lors de la célébration de la Cène ? (Cf. Jean 6.22-58).
Ce sont là des mystères de l’existence divine que nous ne sommes ni intellectuellement ni spirituellement en état de sonder. Dieu nous fait la grâce de savoir que le Christ le sait, et il tient à nous en faire part.
2. Une révélation personnalisée
La Bible est un livre clair et intelligible. Tout homme a le droit et le devoir de lire les Écritures, Parole de Dieu ; l’obligation de croire et de juger par lui-même ce qu’elles enseignent. Il n’existe aucune “hiérarchie” de chrétiens.
L’obligation de croire et celle d’obéir sont personnelles. Chaque homme est responsable pour soi-même de sa foi religieuse et de sa conduite morale. Chacun doit répondre pour soi devant lui-même et devant Dieu. Et s’il doit répondre pour soi, il doit aussi juger par lui-même.
Les Écritures s’adressent partout et à tous sans distinction. Elles ne sont pas seulement adressées au peuple en général. Tout homme, toute femme sont personnellement exhortés à les étudier et à les enseigner à leurs enfants. “Ce sont elles, dit Jésus, qui témoignent de moi” (Jean 5.39).
3. Une intelligence renouvelée
“Toute Écriture est inspirée de Dieu et utile pour enseigner, pour réfuter, pour redresser, pour éduquer dans la justice, afin que l’homme de Dieu soit accompli, équipé pour toute œuvre bonne.” (2 Tim. 3.16-17, Trad. TOB)
“Depuis ta tendre enfance, écrit Paul à Timothée, tu connais les saintes Écritures ; elles ont le pouvoir de te communiquer la sagesse qui conduit au salut par la foi qui est en Jésus-Christ.” (2 Tim. 3.15)
Lire les Écritures “communique la sagesse”, une “connaissance pratique qui conduit au salut par la foi”.
Comment les Écritures peuvent-elles avoir cette utilité et produire nécessairement leur fruit ? Parce qu’elles sont inspirées de Dieu. Notons que l’exhortation de l’Apôtre ne vise ici que la Révélation de l’Ancien Testament : à plus forte raison, que penser dès lors de l’autorité de la Révélation du Nouveau, si nous consentons à les recevoir et en faire l’expérience ?
Oui ! Métamorphosés, nous le sommes par le renouvellement de notre intelligence. Nous devons l’être au contact de l’Écriture sainte et le devenir de plus en plus au long de notre vie terrestre.
4. Les vérités spirituelles
En raison du “principe de complémentarité”, les vérités spirituelles ne sont soumises ni au principe de contradiction ni à celui du tiers exclu.
La logique profane, étrangère à notre religion, postule avec sécheresse “Le contraire du vrai est faux”. Tel est le principe de contradiction : “De deux propositions contradictoires, l’une est vraie et l’autre fausse.” La vérité s’exprime par un seul terme. Cela est vrai pour les choses concrètes : si Pierre est blond, il n’est pas brun. Par contre, ces principes cessent d’être applicables aux relations interpersonnelles, aux activités de l’esprit, spécialement l’approche des pensées religieuses, des réalités spirituelles et bibliques. Par exemple, ces deux affirmations : “Notre professeur est un brave type”, et “Notre professeur est très sévère” ne sont nullement contradictoires : si sévère qu’il soit, il peut aussi être très bon. Sa sévérité est l’expression de sa bonté envers ses élèves qu’il prépare au succès. C’est une question d’équilibre. Dieu est une personne complexe dans son unité : tout à la fois sagesse, justice, sévérité, tendresse, amour… C’est beaucoup trop, dit-on, ce ne peut être que l’un ou l’autre !
La logique profane juge ainsi dans un sens conforme au comportement d’hommes pécheurs ; ils ne peuvent se faire qu’une image fausse, altérée, vicieuse, qu’ils revendiquent l’honneur de rejeter avec indignation. Seule la Bible nous donne le vrai sens des “attributs” de Dieu ; mais, pour les incroyants, la condamnation devance l’information, animée d’un orgueilleux : OU… OU…
Au principe de contradiction, la pensée biblique oppose avec sérénité le principe de complémentarité. Le plus souvent “la” vérité est un “couple” de deux propositions — contradictoires en apparence — mais qui, prises ensemble, sont complémentaires. Elle postule un “équilibre” qu’il faut savoir garder. Accentuer l’une de ces propositions en minorant l’autre, conduit à un déséquilibre qui, plus qu’une erreur, est une faute. Seul leur équilibre génère la vérité.
Exemple : l’autorité des écrits bibliques résulte de leur inspiration divine et de leur rédaction humaine. Ou encore : “Jésus-Christ est le Fils du Père : il est Dieu”, ET “Jésus-Christ a revêtu notre chair : il est un homme semblable à nous » : affirmations non contradictoires mais complémentaires. La foi se situe sur une ligne de crête : elle maintient côte à côte et sa divinité et son humanité. “Elle considère le Christ en sa divinité de sorte qu’elle ne le dépouille pas de son humanité”.32 Les deux natures, la divine et l’humaine sont et restent, vraiment et inséparablement, conjointes et unies ; chacune conserve néanmoins ses caractères particuliers.
32 Confession de la Rochelle, articles 14 et 15.
Ainsi donc, la foi au Christ ne s’exprime pas par une affirmation unique ; la foi n’est pas un article de code, inerte et statique. Par une activité ininterrompue de pensée et de réflexion, la foi maintient à l’esprit les deux natures du Christ ; à chaque instant, elle compose pour elle-même le vrai visage du Christ : Dieu et homme en une même personne. Sur cette ligne de crête, elle maintient l’équilibre entre deux vérités complémentaires. Qu’elle sur-estime l’une au détriment de l’autre, et voici menacées la piété, la foi, la vie au sens noble : elles ne répondent plus au dessein de Dieu et peuvent en être ruinées. Rien n’est statique dans notre foi chrétienne : seul l’équilibre entre termes complémentaires maintient la réflexion, l’action de grâce et la vie vraie.
Autre exemple : “C’est la foi <seule qui justifie. (…)” — “La foi sans les œuvres est morte.” Deux propositions entre lesquelles nous n’avons pas à choisir : elles sont complémentaires. C’est la foi seule qui justifie, mais la foi qui justifie n’est jamais seule : la foi justifiante produit les fruits de la foi agissante.
5. Unité et complémentarité du Cosmos
Il y a un seul et unique univers : créé par Dieu et sauvé par le Christ.
Il n’y a pas un monde de la Nature et un autre de la Sur-nature ; un monde de l’homme et un monde de Dieu ; celui d’en-bas et celui d’en-haut. Notre univers est unique dans la complémentarité de ses aspects embrassant toutes les attitudes spirituelles possibles.
La Bible nous révèle la réalité à laquelle nous avons accès sous deux aspects complémentaires : le monde visible et le monde invisible : le monde de l’homme et le monde de Dieu. Ces deux mondes ne sont pas l’un à côté de l’autre, ni l’un au-dessus de l’autre : ils sont étroitement imbriqués l’un avec l’autre, l’un dans l’autre. Le “sens commun” postule que la réalité invisible n’est qu’une visiteuse occasionnelle et quelque peu dérangeante du monde visible : son sens existe en dehors d’elle et doit être compris sans elle : en réalité, un monde ratatiné, renfermé sur lui-même.
Telles sont ces questions capitales qui mettent en jeu les racines de la foi chrétienne. Une application fautive des principes de contradiction et du tiers-exclu incline les critiques à opposer des ou…, ou… Toutefois, la régénération de notre personne est aussi celle de notre pensée et de notre intelligence ; nous avons, nous, la possibilité de dire : et…, et… Veillons attentivement à l’addition d’une logique chrétienne à toute logique profane.
Ces exemples portent sur des questions cruciales de foi : toute majoration ou minorisation de l’un de ces termes complémentaires conduit à des erreurs qui, de siècle en siècle, précipitent les Églises dans l’hérésie, et empêchent bien souvent les fidèles de comprendre leurs épreuves et leurs souffrances.
6. Nos pensées et nos actes
Les Lois qui régissent nos pensées et nos actes, nos relations entre personnes et avec Dieu, sont spécifiques : elles n’ont rien de commun avec celles qui ne s’appliquent qu’aux divers aspects de la Nature et à toutes les formes de déterminisme.
Cette affirmation semble évidente : chaque aspect de la Nature est régi par un ensemble de lois qui lui sont propres et ne peuvent s’appliquer — ou être appliquées — aux aspects de notre personne comme telle, ou à sa vie sociale et spirituelle. Les lois de notre esprit ne peuvent être réduites au dénominateur commun des lois de la Nature.
C’est pourtant sous cet unique dénominateur-là que déterministes et positivistes postulent dès le départ l’unique existence de notre monde visible au sein duquel notre humanité est prisonnière : il n’y a rien à côté ou en dehors de lui, ni au-dessus, ni au-delà. Seul n’existe que ce que nous entendons, goûtons, sentons, touchons et voyons, qui nous apporte la totalité de notre expérience à l’intérieur de notre espace à trois dimensions.
Il s’agit donc ici d’un déterminisme expérimental, qui ne tient compte que de l’enchaînement invariable des causes secondes, et ne fait jamais intervenir de “cause première”, car il n’existe au monde nulle autre substance que la Matière. Ce principe est applicable à l’ensemble des sciences de la Nature et aux événements de l’Univers, y compris l’homme qui doit leur être, et leur rester, entièrement soumis. La monstrueuse prétention de cette philosophie est de transformer notre cerveau en un miroir exact de l’ordre extérieur et matériel.
Au déterminisme expérimental qui nous permet d’étudier le monde autour de nous, s’ajoute un déterminisme interne qui, par une série ininterrompue de liens dont aucun ne peut être brisé, régit en nous-mêmes notre personnalité, et la liaison des causes et des effets qui seule constitue notre volonté. Nous devenons nos propres esclaves : nous ne pouvons agir autrement que nous ne le faisons en raison de la détermination interne que nous nous imposons et subissons par notre état psychologique ou moral précédent.
Cette intransigeante doctrine exerce sur nos contemporains une fascination qui confine à l’envoûtement. Dès lors, toute approche authentique de la pensée chrétienne est impossible. On ne peut, en effet, s’appliquer à soi-même que les lois de la Nature, auxquelles s’ajoute la perception d’un véritable “déterminisme externe”, à qui rien n’échappe. Il suffit alors de peu pour passer de l’idée d’un déterminisme externe à celle d’un pré-déterminisme, puis à celle d’une nécessité invariable et toute-puissante, d’un fatalisme enfin : la destinée de chacun est — quoi qu’il fasse — fixée et soumise à des forces extérieures distinctes de sa propre volonté.
Dans le monde où nous vivons, il est devenu quasi impossible de ne pas laisser infecter sa pensée par l’idée plus ou moins consciente que notre personne doit être transformée en un miroir exact du monde extérieur. Nombre de croyants — pourtant sincères — donnent libre cours au positivisme et au scientisme qui leur ont été inculqués sous anesthésie intellectuelle. Quand ils abordent les Écritures avec leur “logique” propre, et malgré les éclaircissements qu’ils trouvent dans la Bible, ils n’admettent pas que Dieu puisse agir librement dans ce monde, y exercer sa providence envers toute créature, exiger notre obéissance à ses ordonnances de santé et de vie, nous demander compte de nos actes, nous placer sous sa grâce, sans nous plonger dans la servitude. Des pans entiers de la Révélation restent alors incompréhensibles et sont jugés inabordables : on fondera “sa foi” sur un reste, hélas ! dépourvu de sens vrai, parce que déséquilibré par cette logique profane. Puisqu’il ne peut être question que de OU…, OU… il faut toujours trancher : ou Dieu est tout-puissant, et l’homme n’est ni libre ni responsable ; ou l’homme est libre, et Dieu n’est pas tout-puissant : Mieux encore : “Si Dieu existe, JE n’existe pas !”
D’autres, plus nuancés peut-être, préfèrent se référer à un Dieu-aux-bras-raccourcis : “Pour poser et garantir notre liberté, assurent-ils, Dieu limite volontairement la sienne.” Une affirmation aussi fréquente que déconcertante, présentée en général “à titre d’encouragement” : si nous le voulons bien nous sommes libres d’accepter sans effort l’Évangile, “car Dieu ne contraint jamais personne !”
7. Liberté, Contrainte, Nécessité
Dieu met sa science et sa toute-puissance au service de sa grâce : Il restaure, préserve et cautionne notre liberté.
L’Écriture nous indique clairement le moyen de surmonter ce dilemme et de renverser celui qui implique le corollaire du déterminisme interne, tout en annulant les conséquences aveugles du déterminisme externe et du pré-déterminisme. Ce moyen est un postulat de notre logique chrétienne : prendre en considération les principes révélés quant à la Liberté, la Contrainte et la Nécessité.
Le positivisme et scientisme moderne imposent à l’homme naturel la nécessité intérieure des lois de la seule Nature, son cerveau n’étant qu’un miroir de l’Ordre supérieur. À l’opposé, l’anthropologie biblique nous révèle, au cœur de l’homme, une nécessité morale et mystique de sa volonté, qui ne fait nul appel à la contrainte, n’annihile pas sa liberté, l’affranchit de toute servitude aux dogmes philosophiques et scientifiques.
Pour dégager cette thèse de sa tournure apparemment paradoxale, prenons un exemple du plus haut niveau : la manière dont Dieu agit. Si l’on pose la question : “Dieu est-il nécessairement bon ?” l’on peut se demander : “Pourquoi donc l’est-il ?”. Parce que la bonté de Dieu est si essentiellement jointe à sa divinité, qu’il ne lui est pas moins nécessaire d’être bon que d’être Dieu. — Objectera-t-on : “Dieu ne mérite donc guère d’être loué pour sa bonté, puisqu’il se voit contraint de la garder !” Nous répondons alors : « Cela vient de sa bonté infinie que Dieu ne puisse mal faire, mais non d’une contrainte violente. Ainsi, rien n’empêche la volonté de Dieu d’être libre, bien qu’il soit nécessaire qu’il fasse le bien. » Nécessaire signifie ici qu’il soit impossible de concevoir le contraire. La volonté de Dieu étant bonne et droite, il ne peut agir autrement qu’il ne fait : en toute liberté. Autrement dit : c’est une nécessité que Dieu fasse ce qu’il fait comme il le fait, mais, libre de toute contrainte, il le fait avec une totale liberté.
Ce que nous venons de dire du Dieu parfait doit l’être aussi de l’homme que Dieu crée à son image. Parfaits à l’origine, Adam et Ève vivaient dans une totale liberté : tout ce qu’ils faisaient était nécessairement bel et bon ; leurs pensées, leurs actes étaient l’expression spontanée de leur volonté bonne ; ils ne subissaient nulle contrainte. Leur agir humain était à l’image de l’agir divin. Nous comprenons cela. Mais quand, mésusant de leur liberté, l’homme et la femme sont volontairement tombés dans le péché, ni l’un ni l’autre ne pouvait plus, de soi-même et de ses seules forces, faire autrement que pécher en pensées, en paroles et en actes, et suivre le mouvement tout aussi spontané de leur désormais mauvaise volonté. Dès lors, c’est de son propre vouloir que l’homme pèche nécessairement ; mais il pèche librement, sans la moindre contrainte. Il est donc inexcusable et, de ce fait, en porte toute la responsabilité.33
33 En termes admirables, Bernard de Clairvaux résume notre exposé : “Ainsi au regard de la servitude nous sommes misérables, au regard de la volonté nous sommes inexcusables, vu que libre qu’elle était, elle s’est faite l’esclave du péché. (…) L’âme donc, sous cette nécessité volontaire et d’une liberté pernicieuse, est détenue serve ; elle demeure libre d’une façon étrange et bien mauvaise : serve pour la nécessité, libre pour la volonté. Et ce qui est encore plus étonnant et plus misérable, elle est coupable parce qu’elle est libre, et elle est serve de sa propre faute : ainsi est-elle se d’autant qu’elle est libre.” Sermons sur le Cantique des Cantiques, LXXXI, 7.
Ainsi en est-il de chacun de nous : laissés à nous-mêmes, à notre volonté naturelle perverse, nous ne pouvons — chacun — comme dit saint Augustin « être ému, poussé ou mené à rien qu’au mal ».
Nous voici au cœur de la psychologie et de la pédagogie chrétiennes, à l’école de la plus fine théologie, qui nous rend attentifs au déploiement et à la réception de la grâce de Dieu, et nous enrichit d’un nouveau principe de logique chrétienne.
Ainsi, l’homme naturel pèche librement et sans contrainte ; il ne peut faire autrement que pécher ; il y prend même plaisir : telle est l’impérieuse revendication de sa liberté… Mais voici, par sa grâce, Dieu brise cette nécessité ; par la puissance de l’Esprit saint, il restaure notre liberté, il régénère notre cœur et notre volonté. Dieu n’a pas, pour autant, à restreindre sa liberté pour nous rendre et faire libres, ou à limiter celle qu’il nous donne pour rester le Tout-Puissant ! L’œuvre merveilleuse de sa puissance au service de son amour est de nous rendre de plus en plus libres. Il lui suffit — tout simplement — de nous donner et d’augmenter sa grâce. À nous de le savoir, d’y acquiescer, de la solliciter. Plus il agit en nous, plus le Christ nous affranchit, plus nous sommes libres, réellement libres (Jean 8.36). Ainsi Dieu commence-t-il en nous son œuvre et la poursuit-il jusqu’au terme de notre vie.
“Nous sommes son ouvrage, ayant été créés en Jésus-Christ pour les bonnes œuvres que Dieu a préparées d’avance afin que nous les pratiquions.” (Éph. 2.10)
Tout est doctrine de pratique
Chaque lecteur de l’Écriture, chaque auditeur de la Parole doit s’approprier au plus vite, d’esprit, d’âme et de cœur, la vivante sève de cette triade : Liberté — Contrainte — Nécessité. Elle permet de ne pas opposer d’obstacles intellectuels ou affectifs à la révélation de la providence des desseins de Dieu, de ses décrets d’élection, à sa grâce prévenante et efficace…
“C’est pour la liberté que le Christ nous a affranchis. (…) Là où l’Esprit est Seigneur, là est la liberté. (…) C’est Dieu qui opère en nous et la volonté et l’exécution par l’accomplissement de ses desseins d’amour. » (Gal. 5.1 ; 2 Cor. 3.17 ; Phil. 2.13)
Nous croyons en un Dieu tout-puissant, c’est-à-dire capable — au plan des créatures — de faire arriver librement, sans contrainte, selon les Lois de la Nature, ce qu’il veut nécessairement quant à Lui.
Dieu met sa puissance au service de sa grâce : en nous elle triomphe de tout. Plus il agit, plus nous sommes affranchis et libres. Par son activité toute-puissante il restaure, préserve et cautionne notre liberté. Nous sont aux antipodes de tout ce qui se nomme positivisme, scientisme, déterminisme. Nous, croyants graciés, n’avons de vertus et d’aptitude au bien que par la grâce, qui nous donne la liberté de réaliser notre vraie nature en Christ dans nos pensées, nos paroles et nos actes.
Ces principes de logique chrétienne ne sont pas des exercices de réflexion théorique. Tout est doctrine de pratique. Ils nous donnent la capacité et la liberté d’interpréter notre existence selon le plan de Dieu, et de situer à leur place l’ensemble des conditions de notre vie de croyants. Devrions-nous les classer en deux catégories opposées : celles qui nous sont heureuses et celles qui nous seraient malheureuses ? Répertorier celles qui seraient pour notre bonheur et celles qui seraient contre lui ? Ainsi nous laisserions-nous prendre au piège du principe du tiers exclu : ou bien,… ou bien,… comme si telle ou telle circonstance, difficulté, épreuve ou souffrance avait le pouvoir de nuire à notre bonheur et de l’altérer ! Avec sa logique à Lui, Dieu nous accorde cette extraordinaire liberté de changer les ou…, ou… en et…, et…, d’acquiescer dans la foi à cette complémentarité de bonheur, grâce à quoi disparaissent les contradictions qui alimentent nos souffrances.
Cette réflexion sur soi, selon la logique de la providence divine, sera dirigée par la lecture de la Bible, fécondée par la prière de louange, d’action de grâces et d’acquiescement. A chacun de découvrir comment des ou… ou…, qui s’opposaient pour son malheur, peuvent devenir des et…, et… alliés qui s’épaulent et s’épanouissent en source de paix, de plénitude et de joie. La foi est toujours au combat. Il ne s’agit pas d’un raisonnement à conduire au mieux avec entêtement, mais d’une présence à discerner : le Père tout-puissant. En toute circonstance, Lui seul nous suggère la vraie interprétation de notre existence, sa signification la plus haute, selon son décret éternel consommé dans le Christ Jésus, « afin qu’il nous emploie à célébrer sa gloire » (Éph. 1.12), en chantant :
Tout subsiste aujourd’hui selon tes lois,
car l’univers est ton serviteur.
(Psaume 119.91)
Deux visées à distinguer
Veuille le lecteur être attentif aux deux “visées” que nous venons d’esquisser sur l’Être de l’homme, notre personne à chacun :
1. Celle du positivisme : “Transformer le cerveau humain en un miroir exact de l’ordre extérieur, celui de la Nature.”
2. Celle du Christianisme : “Réfléchir — le visage découvert — comme un miroir la gloire du Seigneur, transformés à son image, de gloire en gloire, car telle est l’action de l’Esprit du Seigneur.” (2 Cor. 3.18)
Dans les deux cas il s’agit d’une transformation ; dans les deux cas un miroir fixe l’idéal visé :
D’une part, la matérialisation de l’homme ;
de l’autre, sa spiritualisation.
Ici, l’homme est le reflet humilié de la Nature, et il retourne à la matière ;
là, il est le reflet glorieux du Seigneur qui le conduit à l’immortalité.
Ou bien un déterminisme implacable, ou bien l’appel à la glorieuse liberté des enfants de Dieu par l’action de l’Esprit du Seigneur.
Deux pensées, deux doctrines antithétiques à la racine.
Le Positivisme, toujours allié au Scientisme et au Transformisme, a été, est et reste le pire ennemi du Christianisme. Avec la dernière énergie, nous devons lui refuser toute incursion dans la pensée évangélique et barricader notre porte avec soin !