L’auditoire très jeune, qui remplissait le Madison Square Garden, écoutait, captivé, l’orateur adolescent qui se tenait devant le pupitre de Billy Graham. Cliff Barrows, en le présentant, avait déclaré qu’il s’appelait Zeke. C’était un jeune délinquant, chargé de dix-huit condamnations. Il avait bien l’air de ce qu’il était et son langage n’était certes pas affecté.
En se mordant les lèvres et en tortillant ses doigts, il dit :
« Je ne sais pas par où il faut que je commence. Peut-être bien par le commencement. Ça allait plutôt mal, je me fichais de tout. Fallait pas que quelqu’un essaye de me faire un sermon, je l’aurais descendu.
» L’été dernier, voilà qu’un type est venu dans le quartier. Il a essayé de nous avoir. Il disait comme ça que si on avait envie d’aller dans un ranch épatant, il nous y emmènerait. Nous, on se demandait ce que ce type-là pouvait bien avoir derrière la tête. Qui il était ? Pourquoi qu’il nous emmènerait pour rien ? On n’avait jamais vu ça ! Alors on a entendu parler de filles qui étaient parties là-bas, on a décidé d’y aller.
» Quand on est arrivé, c’était pas comme on croyait, c’était plutôt drôle ; les gens avaient l’air bizarre. On se disait : d’où sortent-ils, ceux-là&nbs;? Ils ont l’air un peu dingues. Ils n’avaient pas l’air de s’en faire ! Ça m’épatait.
» Leur maison, elle me faisait peur. J’y suis resté une semaine, puis j’ai voulu rentrer chez moi. On est parti, mais faut croire que Dieu, Il voulait que je reste au ranch, parce que j’étais pas rentré depuis une heure que j’avais une bagarre avec la police. Une bagarre en règle, quoi ! Ça n’a pas traîné, ils m’ont arrêté.
» Alors moi, j’ai pensé au type qui m’avait emmené dans son ranch du Colorado, j’ai demandé à y retourner. Ils m’y ont renvoyé et j’ai commencé à réfléchir. Alors j’ai décidé — non — c’est-Dieu qui a décidé de rentrer dans mon cœur. Je sentais qu’Il était là, je savais qu’Il était là.
» Il m’a fallu retourner chez moi et comparaître devant le tribunal. J’ai été condamné. J’ai prié pendant le jugement. J’ai prié et j’ai espéré et Dieu, Il est intervenu. Je n’ai écopé que de six mois et avec l’aide de Dieu, ils m’ont libéré au bout de six semaines.
» Maintenant, il faut que je vous dise ce que j’étais avant et ce que suis devenu. Avant, j’étais un dur. Faut bien être un dur ! Personne ne pouvait me bousculer, je suis un homme, pas vrai ? Mais maintenant, je sais qu’il faut que je respecte les gens et les gens me respectent. Avant je voulais qu’on dise : Zeke, c’est un caïd. Maintenant j’aime mieux qu’on dise que Zeke est un chic type, qui va se marier et qui aura de braves enfants.
» Je travaille, je ne voulais pas travailler. Le travail, j’en voulais pas, pas du tout. Je voulais l’argent mais pas le boulot. Maintenant je travaille tous les jours. Pour dire vrai, j’aime assez ça.
» Et puis maintenant, il ne me reste plus qu’à remercier le Seigneur parce qu’il ne m’a pas laissé tomber. Et merci à vous aussi parce que vous m’avez si bien écouté ce soir. »
Le témoignage de Zeke, l’ancien délinquant juvénile, faisait partie intégrante de la Semaine des Jeunes, au Madison Square Garden. La Semaine des Jeunes était la réponse de Graham à l’explosion de crimes insensés et de violences sans pareilles qui avait secoué New-York vers le milieu de l’été.
L’action en faveur des jeunes avait commencé, en réalité, un soir où Graham s’était senti pressé à lancer un appel destiné spécialement aux jeunes de son auditoire. Il avait pris pour sujet : « Jeunesse, en avant ! ». « Ce n’est pas à une fête champêtre que Christ nous appelle, avait-il dit, c’est à un combat. » Et il avait demandé à tous ceux qui voulaient consacrer leur vie tout entière au Seigneur et à se tenir prêts à aller « n’importe où, pour faire n’importe quoi » de s’avancer. Un millier de jeunes avaient répondu. C’était bouleversant, et il ne cessait d’y penser, même en préparant d’autres messages. Et voici que, tout à coup, les journaux de New-York se couvrirent de gros titres à sensation, et annoncèrent, avec force détails révoltants, les violences et les crimes commis par des gangs d’adolescents. C’étaient des actes de révolte insensés, d’une brutalité inouïe, d’une méchanceté voulue. Les crieurs de journaux hurlaient : « Des bandes d’adolescents criminels !» « Les jeunes tueurs à l’œuvre ! » « Les gangs J3 déclarent la guerre ! » Les magasins, vitrines brisées, baissaient leurs volets. On se demandait ce qui allait arriver.
Le maire de New-York nomma une commission habilitée à prendre des mesures d’urgence. Le Gouverneur Harriman exprima officiellement son inquiétude. Graham se rendit au Madison Square Garden ce soir-là, le cœur lourd. Le pays était bien malade, mais l’infection était plus grave à New-York que n’importe où ailleurs dans le monde.
Il dit à une secrétaire : « Après la réunion, réunissez les membres de l’équipe et tous ceux du Comité exécutif que vous pourrez atteindre. »
Dans sa chambre d’hôtel, ils parlèrent jusqu’à près de minuit, dressant un plan d’attaque qui allait peut-être contribuer à freiner la contagion infernale de la délinquance juvénile à New-York. Graham était prêt à renoncer aux messages qu’il avait prévus pour les soirs suivants. Il était temps de proposer un programme d’action sur le plan chrétien.
C’est là un trait caractéristique du ministère de Graham : s’il sent qu’il doit aller dans une nouvelle direction, il y va.
Ses collaborateurs furent chargés de faire des enquêtes, de rassembler des faits sur la jeunesse contemporaine : les jeunes et l’Eglise, les jeunes et l’école, les prisons et les maisons de redressement, les jeunes et la famille en Amérique et à l’étranger.
Son plan prenait forme. Le programme des réunions serait transformé de manière à attirer les jeunes. Il réussit à prendre contact avec des chefs de gangs d’adolescents, et les engagea à amener leurs « types » aux réunions. Il écrivit dans la presse new-yorkaise des articles sur la délinquance juvénile. Il invita les marchands de disques populaires à l’aider à remplir l’arène du Madison Square de jeunes « fans » du rock’n roll.
Il tint une conférence de presse et démontra aux reporters que Christ avait déjà transformé une bonne douzaine d’adolescents au passé chargé. Ils étaient là, autour de lui, quelques-uns venaient d’un camp de vacances. Plusieurs avaient déjà encouru des condamnations.
Bill, dix-neuf ans, était typique :
« Je faisais partie d’un gang, on volait, on bagarrait, on buvait. Un jour, j’ai rencontré un conseiller qui m’a offert un séjour dans un camp de vacances. Une semaine gratis, qu’est-ce que j’avais à perdre ? J’y vais, et c’était dans une île, au milieu d’un grand lac. Pas de tabac, pas de bière, pas de machines à disques, et nous étions complètement entourés d’eau, et je ne pouvais pas me sauver. Ça m’embêtait.
» Puis voilà qu’un conseiller m’a dit comme ça que quelqu’un s’occupait de moi. Il s’appelait Dieu. Il dit que Dieu m’aimait. Ça c’était une nouvelle sensationnelle ! Ce soir-là, j’ai fait comme il avait dit, je me suis agenouillé à côté de mon lit et j’ai prié. C’était pas logique, mais j’ai prié. Au bout de quelque temps j’ai découvert que Dieu m’aimait vraiment et qu’il m’aidait à vaincre mes mauvaises habitudes. Un mois après que j’eus reçu Jésus, toute ma famille — neuf enfants — s’était tournée vers Dieu comme je l’avais fait. »
En lui-même, le témoignage de ce jeune délinquant n’était pas une nouvelle bien rare, mais si on pouvait le multiplier, peut-être à des milliers d’exemplaires, ce serait vraiment une bonne nouvelle.
Graham annonça que les statistiques de la Croisade montraient que déjà environ treize mille cinq cents jeunes entre douze et dix-huit ans avaient pris des décisions. La semaine prochaine, promettait-il, il y en aurait beaucoup plus.
Annulant tous ses engagements, l’évangéliste se retira dans sa chambre pour préparer une série de messages percutants. Pour plaire à ses jeunes auditeurs, il modifia ses habitudes, il se mit à raconter des anecdotes plaisantes.
« Je connais une femme, dit-il, qui a un garçon insupportable qu’elle essaya d’élever par la douceur et la persuasion. Un jour, elle me dit qu’elle ne croyait pas aux punitions ; au lieu de cela elle donnait à son garçon une tape amicale dans le dos. « Madame, lui dis-je, si c’est assez bas et assez fort, ça peut lui faire du bien. »
Chaque soir, deux adolescents étaient appelés à rendre leur témoignage, comme Zeke, qui avait trouvé Christ dans un ranch.
La musique fut adaptée au goût des jeunes. On invita un trio de trompettes et les fameuses « White Sisters » qui avaient abandonné leurs tournées dans les boîtes de nuit pour se consacrer à l’œuvre de Dieu, prêtèrent leur concours.
On invita sur l’estrade des hôtes spécialement admirés par les jeunes : un ancien champion de boxe, un coureur aux Jeux olympiques et d’autres encore.
L’air était différent, mais les paroles étaient les mêmes : « L’origine de tous nos tourments, affirmait Graham, c’est le péché. Le péché produit l’ennui, le désir de mal faire, les bagarres. Mais il n’y a aucune place pour l’ennui, dans une vie consacrée à Christ. »
Un soir, il déclara : « Je ne condamne pas les adolescents. Tout provient des conditions de vie que nous leur avons créées. Nous commençons à récolter ce qui a été semé pendant la génération précédente. On nous a enseigné la philosophie du diable qui dit : « Fais ce que tu veux ! Sème le vent ! » et maintenant nous récoltons la tempête ! »
Et voici que les New-Yorkais commencèrent à écrire aux journaux des lettres comme celle-ci adressée au Herald Tribune. « Je voyageais dans le métro, un groupe de sept adolescents, qui revenaient de la Croisade, chantaient des cantiques à plusieurs voix. Quel contraste cela faisait avec l’article que je venais de lire dans votre journal, qui raconte comment une bande de jeunes a passé un homme « à tabac ». Des jeunes qui chantent des cantiques, on n’en parle pas dans les journaux, mais je voudrais, à travers ces sept jeunes, saluer la jeunesse saine de New-York. »
Un autre correspondant écrivait au World Telegram & Sun : « Vous demandez comment on peut lutter contre la délinquance juvénile ? Envoyez ces jeunes écouter Billy Graham ! »
A la fin de la Semaine des Jeunes, on pouvait constater des résultats réjouissants. Il était temps de se reposer.
Pas encore ! dit Graham.
Il s’adressa À l’Union pour l’évangélisation des Jeunes des Ecoles secondaires qui organise des clubs chrétiens dans les écoles. Ils ont dix centres à New-York. Graham leur demanda de suivre les jeunes qui s’étaient décidés pour Christ à la Croisade.
Voici comment Brandt Reed, directeur général du Mouvement, expose sa méthode :
« Notre but est le salut des élèves des Ecoles secondaires. Nous les aidons à vivre la vie chrétienne et à découvrir le plan de Dieu pour leur vie. Lorsque nous entendons parler d’un adolescent qui s’est décidé pour Christ, nous prenons son nom et son adresse et la remettons à l’un de nos responsables. Il prend avec lui quelques-uns des membres des clubs chrétiens qui ont suivi les cours de formation de la Croisade. Par exemple, un responsable reçoit une liste de douze noms. Il emmène avec lui, dans sa voiture, autant de jeunes conseillers qu’il en faut, il les dépose aux adresses indiquées, et ce sont eux qui prennent contact. »
Les résultats ? Voici quelques rapports écrits par les jeunes conseillers :
« La fille que je devais visiter venait de partir pour un camp. Sa mère dit qu’elle est très zélée pour lire sa Bible. »
« Ce garçon s’est décidé à la Croisade. Il a dix-sept ans et habite au dernier étage d’une maison misérable. L’entrée est sombre comme une prison. Nous avons appris qu’il n’a pu envoyer le cours biblique* parce qu’il ne sait ni lire ni écrire en anglais. Sa mère nous a bien reçus, elle était si heureuse de ce qu’enfin, dans cette grande ville, quelqu’un s’intéresse à son fils. »
* Voir au bas de la page 281 des détails sur la méthode des Navigateurs.
« Nous avons visité ce garçon de treize ans. Il est plein de zèle, il a amené aux réunions de la Croisade sept ou huit de ses amis. Nous les avons fait inscrire à une Ecole du dimanche du voisinage. »
« Le garçon que j’ai visité a déjà amené toute sa famille au Seigneur. Nous sommes en train d’arranger une rencontre avec le pasteur d’une église de leur choix. »
A la fin de la Semaine des Jeunes, plus de deux mille adolescents s’étaient avancés pour consacrer leur vie. Et. ce n’était qu’un commencement ; tout à coup, dans des quantités de familles et de milieux divers, des parents, des amis, des voisins commençaient à comprendre, parce qu’ils le voyaient de leurs yeux, ce que Graham voulait dire lorsqu’il affirmait : « Vous pouvez naître de nouveau ».