Souffrir… Mais pour quoi ?

XXII. JOB : NOS ÉPREUVES ET TENTATIONS60

60 Une prédication de Jean Calvin, mise en français actuel, sur Job 1.13-22. Opera Calvini, Volume XXXIII, pages 82-92.

Notre insigne fragilité

Il est dit :

L’Ange de l’Éternel campe autour de ceux qui le craignent, et il les arrache au danger61

61 Psaume 34.8.

Ceci nous montre combien il nous est nécessaire d’être ainsi protégés et armés, car nous voyons quelle est la rage de Satan contre tous ceux qui craignent Dieu. Si nous regardons bien quelle est la condition de notre vie, nous trouverons que nous sommes soumis à cent mille espèces de mort. Nous ne saurions faire un seul pas sans être blessés ; quand nous voyons sa fragilité, nous pouvons bien dire que l’homme n’est rien. Et pourtant, nous ne tenons pas assez compte de la méchanceté de Satan qui nous épie ; il machine tout ce qu’il peut contre nous afin de nous plonger dans le désespoir. C’est pourquoi nous voyons qu’ici notre Seigneur a voulu nous avertir du besoin que nous avons d’être gardés par ses Anges qui se battent contre toutes les attaques de Satan dressées contre nous. Car, de même que Satan est notre partie adverse, de même Dieu emploie ses Anges pour nous soutenir, car il veut qu’ils soient les ministres de notre salut.

Les épreuves de Job et les nôtres

Notons donc, en premier lieu, que Job est affligé de diverses manières, c’est-à-dire en tout son bien et en tous ses enfants. Satan, étant tenu en bride, ne pouvait rien contre la personne de Job, mais seulement contre ses biens : il montre par là que Dieu les lui a abandonnés ; de plus, ce sont ses propres enfants qui en répondront, qui lui sont aussi chers que sa propre vie.

Il y a encore un autre point : c’est que Job ne perd pas de la même façon ses biens et ses enfants, car le Diable a cette ruse de lui envoyer diverses tentations : d’un côté il lui suscite des ennemis, d’autre part il se sert de la foudre du ciel et des vents de tempête. Voilà comment ce serviteur de Dieu est tourmenté de diverses manières : cela pouvait augmenter sa tristesse et le troubler plus encore : “Comment donc ? se disait-il, non seulement les hommes me sont contraires, mais j’ai Dieu même qui bataille contre moi !” Voilà l’astuce de Satan.

Or il est vrai que ceci nous semble étrange au premier abord. Voilà pourquoi certains pensent que Dieu nous ait proposé quelque exemple de patience : ce ne sera pas, disent-ils, de l’Histoire ; ces gens-là ne reconnaissent pas que Dieu besogne envers ses serviteurs selon la mesure de foi qu’il leur a dispensée. Comment cela ? Nous ne serons pas tous tentés de la même manière, car Dieu ne nous a pas tous fortifiés autant qu’il serait nécessaire : il y en a qui sont faibles, et Dieu les supporte ; s’il les afflige, c’est pour les humilier afin qu’ils se tiennent d’autant plus sur leurs gardes, et qu’ils l’invoquent plus soigneusement. Les autres sont bien plus robustes et énergiques. Et pourquoi ? Parce que Dieu leur a dispensé son Esprit en plus grande abondance. Or, selon que Dieu nous distribue la force qui est en lui, il nous exerce ; il veut aussi que notre foi soit éprouvée, sachant que cela ne nous est point inutile ; et il sait pourquoi il le fait. Il n’est pas tenu de nous donner une seule goutte de sa puissance ; il pourrait nous laisser dans nos infirmités, de sorte qu’à chaque minute nous serions totalement accablés et écrasés : car nous n’avons en nous-mêmes nul moyen de résister. Il n’empêche que Dieu nous fortifie chacun par sa grâce, mais ce n’est pas de la même manière : car les uns demeurent faibles, et les autres ont une beaucoup plus grande force.

Les épreuves d’Abraham

Voilà pourquoi les saints personnages, qui ont été dotés de grâces plus excellentes, ont été aussi beaucoup plus tourmentés au cours de leur vie. Qui donc parmi nous a été assailli aussi rudement que l’a été Abraham, et qui ait une vie si misérable qu’il ne soit jamais en repos ? Voilà Dieu qui lui commande de sortir de son pays natal. Quand il l’a quitté, il ne fait que languir au milieu du chemin, jusqu’à ce que son père soit mort. Enfin, il entre dans cette terre-là, mais il ignore la direction qu’il doit prendre, car Dieu ne daigne pas lui nommer le pays où il l’appelle : il le laisse là, le bec dans l’eau. Y est-il arrivé ? On le tourmente aussitôt, on le fâche ; il n’y a qu’inquiétudes ! Quand les hommes l’ont bien fâché, la famine le persécute, il faut qu’il s’en aille : sa femme lui est alors ravie.62 Quand il s’en retourne, c’est à recommencer : pour la seconde fois, il faut qu’il aille chercher pâture ailleurs. Et pourtant Dieu lui dit : “Ne t’inquiète pas ! Je te donnerai cette terre, tu en seras seigneur et maître !” Oui, (…) mais il n’en voit rien. Alors qu’il n’a nul lieu où se loger, Dieu lui promet pourtant de le faire l’héritier du monde entier. Et puis, quand il semble qu’il doive avoir une descendance, il n’en a point ! C’est bien en elle pourtant que se trouvait son salut. Alors qu’il est vieux, qu’il touche à sa fin, Dieu lui dit pourtant : “point de salut pour toi si tu n’as pas de descendance”. Comment donc ? Le voilà déjà à un âge où il n’en peut plus avoir. Eh bien ! Dieu lui a-t-il donné Ismaël,63 il faut qu’il soit banni et retranché de sa maison.

62 Genèse 12.10-16.

63 Genèse 16.

Au bout du compte, quand il a Isaac selon la promesse, Dieu lui arrache son propre enfant, et lui dit : “Va le tuer !”64 C’est encore plus que ce que nous entendons de Job. Car si un père apprend que ses enfants ont été foudroyés, ou qu’on les a assassinés, il est vrai que cela lui est bien aigre et dur à accepter : mais qu’il aille tuer son enfant de sa propre main, c’est une chose par trop affreuse ! Et il faut qu’Abraham en vienne là. Et puis, quand Dieu lui a rendu son fils, comme s’il l’eût ressuscité de la mort, il lui rappelle quelle est la promesse qu’il lui avait faite : “Jusqu’à présent, je t’avais dit que tu serais l’héritier de cette terre ; or, tant s’en faut que tu en jouisses et que tu entres en sa possession ta vie durant ; il faudra que tes successeurs en soient expulsés, qu’ils aillent dans un pays étranger, sous une tyrannie fort cruelle pendant quatre cents ans !” Nous voyons que Dieu a exercé son serviteur Abraham d’une façon étrange et inhabituelle parmi les hommes. Pourquoi ? Car bien qu’il l’ait fortifié par son Saint-Esprit, il lui a pourtant infligé de bien grands et rudes combats.

64 Genèse 17.15-22 ; 21.1-7 et 22.

Ainsi Dieu besogne-t-il en ceux qui sont les plus excellents, afin qu’ils nous soient comme des miroirs et des exemples pour les suivre. De fait, on ne fera point de telles œuvres en une petite boutique comme en une grande, là où il y en aura matière, et une multitude d’ouvriers, où tout sera bien équipé et en ordre ; et s’il n’y a qu’une petite boutique, on n’y pourra pas faire grand-chose. Ainsi Dieu en use-t-il !

L’exemple de Job

Voilà donc comment il a fallu que Job nous soit donné en exemple, et que Dieu l’ait affligé jusqu’au bout afin que, quand nous nous comparerons à lui, chacun ait honte, vu qu’il ne peut souffrir quelque affliction, ou légère ou moyenne : car nous sommes si délicats que c’en est pitié ! Si Dieu nous envoie quelque adversité, il n’est pas question de regarder en quoi il nous épargne, mais nous sentons notre mal ; nous ne voulons point être consolés en saisissant la bonté de Dieu en ce qu’il nous supporte. Quoi donc ? Un homme sera malade ; il conçoit une telle appréhension de son mal, qu’il ne pense à rien d’autre ; il ne réalise pas : “Dieu me donne ici bien des moyens pour me soulager ; je suis secouru en mon mal, on a souci de moi ; je suis servi (l’un aura sa femme, l’autre ses enfants, l’autre ses serviteurs qui l’assisteront) ; je vois donc que Dieu ne m’afflige pas encore outre mesure.” Il aura des remèdes qui lui seront préparés, ou de la fortune, ou encore il sera secouru d’autrui. Il n’est pourtant pas question que nous pensions à tout cela, mais le mal nous occupe de telle sorte que nous sommes en train de ronger notre frein pour nous tourmenter, nous fâcher et nous chagriner contre Dieu. Mais c’est là une trop vilaine ingratitude car, quand un mal nous tourmente, nous devons toujours penser : “Hélas ! si ce Dieu si bon n’avait pitié de moi, que serait-ce ? Je n’endurerais pas seulement ce mal-ci, car j’en ai mérité de plus grands ; et Dieu trouverait bien le moyen de m’affliger davantage. » Car il est dit qu’il a des verges cachées dans ses coffres, et quand il lui plaira de s’en servir contre nous, nous sentirons bien d’autres coups encore. Si nous pensions à de telles choses, il est certain qu’au milieu des plus grandes fâcheries et tracas que nous puissions avoir en ce monde, nous serions consolés ; nous sentirions quelque soulagement en nos maux. Mais nous n’en faisons rien ! Il n’en reste pas moins que cette doctrine n’est pas écrite en vain.

Ainsi donc notons que Dieu, en la personne de Job, a voulu nous donner un miroir où nous contemplerions que, si nous sommes affligés, il ne faut point que nous fassions nos maux si grands, que nous soyons si délicats que de dire : “Je ne puis avoir pire !” Gardons-nous bien de critiquer Dieu de cette manière, comme le font beaucoup d’étourdis ; mais que ceci nous vienne en mémoire : “Il est vrai que mon mal me pèse fort, mais c’est parce que je suis trop délicat. Où en serais-je donc, si mon Dieu ne me tendait la main ? Car il n’est pas question que je n’aie que cette affliction-là ; il y en a bien d’autres et de plus grandes, et de plus effrayantes ! Dieu connaît la mesure qu’il doit tenir en m’affligeant ; s’il lui plaisait, il pourrait me mettre dans des abîmes si profonds que j’y serais comme aux enfers. Il faut donc que je regarde maintenant à sa bonté, que je le remercie d’avoir ainsi pitié de moi, et qu’il m’épargne. Qu’il en soit donc ainsi !

“Voilà Job qui était un homme comme moi ; il semblait bien qu’il fût armé jusqu’au bout, et je vois comme Dieu l’a affligé, non point d’une manière seulement mais de plusieurs façons. Ainsi donc, si je venais à me comparer à lui, il est juste que je sois patient, que je m’humilie sous la forte main de mon Dieu, que je me soumette à sa volonté, demandant qu’il me gouverne et qu’il dispose de moi comme de sa créature qu’il tient en sa main.” — Quand nous ferons cela, nous sentirons que Dieu est toujours prêt à secourir ceux qui ont confiance en lui, et qui s’y reposent.

Les promesses de notre Dieu

Or, bien que nous voyons en Job un courage admirable, il n’en était pas moins un homme fragile comme nous. Comment donc eût-il été ainsi fortifié, si Dieu n’y avait mis la main ? Et aujourd’hui, ce pouvoir dont il a usé envers Job serait-il amoindri ? Dieu a-t-il changé ou de propos ou de nature ? Certes pas ! Ainsi donc, quand nous voyons que Dieu a fortifié Job, venons-en aux promesses qui ne sont pas pour un seul homme seulement, mais qui appartiennent à tous.

Voilà Dieu qui déclare que si nous sommes effrayés de la faiblesse de notre chair, et si nous avons notre refuge en lui, il a de quoi y remédier ; si nous sommes abattus, il a de quoi nous fortifier, même si nous sommes démunis de tout. Quand donc le remède nous est ainsi présenté par Dieu pour nous secourir dans toutes nos faiblesses, ne doutons point que, de même qu’il a soutenu son serviteur Job, il ne besogne aussi bien aujourd’hui en nous ; car il ne veut alors que confirmer les promesses qui sont communes à tous. En la personne d’un homme il nous donne le témoignage et l’expérience, afin que nous ne doutions pas que ce qu’il a dit, il le fera.

N’alléguons donc point cette excuse : “Eh quoi ! je ne suis qu’un homme ” Et Job, n’était-il pas aussi qu’un homme ? Abraham n’était-il pas un homme ? Et David, tout aussi bien ? Comment donc ont-ils résisté aux tentations ? Eh bien ! ils ont été aidés. Dieu n’est-il pas aujourd’hui semblable à lui-même ? A-t-il changé depuis ce temps-là ? N’a-t-il voulu apporter son aide qu’à trois ou quatre seulement ? Quand il a dit : “Je serai votre forteresse, votre rempart, je vous assisterai dans toutes vos détresses (…)” n’aurait-il donc parlé qu’à Job, à Abraham et à David ? N’a-t-il point parlé à toute l’Église ?

Dès lors, si nous ne voulons pas accuser Dieu de mensonge, il nous faut conclure hardiment : “De même que Job a été assisté par Dieu, nous le serons, nous aussi !” Mais quoi ? quand nous sommes privés de la grâce de Dieu, cela ne procède que de notre méchanceté, et que nous n’estimons pas le bien qu’il est prêt à nous faire, alors même qu’il nous fait des promesses. Bien qu’il vienne ainsi au-devant de nous, et qu’il ne cherche qu’à déployer sa puissance pour nous secourir, eh bien ! nous lui fermons la porte !

Ainsi, sachons bien à quelle fin cette histoire nous est écrite : c’est que nous connaissions comment Dieu afflige les siens et, d’autre part, que nous sachions qu’il n’oublie pas de les secourir dans le besoin, et que le remède, selon l’urgence, nous est toujours préparé en temps opportun.

Une école de patience et de consolation

Au reste, nous avons ici un beau témoignage que nos afflictions ne sont pas toujours des signes de la désapprobation de Dieu. Car, si nous l’ignorons, il nous est impossible d’être patients dans nos adversités. Ce n’est point sans raison que saint Paul dit : “C’est par la patience et la consolation qui nous viennent des Écritures que nous possédons l’espérance”65 Si un homme ne se console pas en Dieu quand il voudra montrer un courage invincible, on ne pourra point appeler cela patience : il ne sera pas patient comme il convient ; ce sera comme le dit un proverbe : “une patience de Lombard”, c’est-à-dire par la contrainte et la violence, comme une mule rongeant son frein ! Il est vrai que ceux qui se conduisent ainsi voudront faire les bravaches, ne fléchir en rien ; ils diront volontiers : “A mauvaise fortune, bon cœur.” Telle est la patience des incroyants. Bien qu’ils aient la réputation d’être des gens courageux et vertueux, ils ne laissent pas moins de se dresser contre Dieu, et de l’accuser : bref, chacun d’eux veut se faire juste. “Je ne sais, diront-ils, pourquoi ceci m’est arrivé, sinon que le sort m’est contraire.” Ou : “Dieu est oisif, il ne pense point à ces choses.” Ou encore : “Telle est notre humaine condition !” Ainsi donc, de telles gens ne laissent pas moins d’avoir leur cœur plein de venin.

65 Romains 15.4.

Disponibles à la souffrance

Dieu veut que nous soyons patients d’une autre façon : à savoir, que nous soyons prêts à tout endurer, sachant que le bien et le mal nous proviennent de la main de Dieu ; que nous supportions qu’il nous châtie, ne demandant qu’à être gouvernés par lui, renonçant à toutes nos affections. Et si cela nous semble fâcheux, bataillons alors contre nos mauvais appétits ; résistons-leur, en sorte qu’il demeure notre seul Maître. Il est impossible, en effet, que notre patience soit ainsi franche et libre, si nous ne saisissons pas l’occasion de nous consoler en Dieu. Comment cela ? Il faut bien que nous sachions que Dieu, quand il nous afflige, ne demande point notre perdition, mais plutôt procure notre salut : car il est impossible que celui qui croit et juge que Dieu lui soit contraire n’en éprouve ni contrariété ni angoisse, voire une fureur de bête sauvage, et ne se dresse contre Dieu ! Aimons-nous Dieu, si nous pensons qu’il ne cherche qu’à nous perdre et à nous détruire ? Ainsi donc, il est nécessaire que nous soyons bien certains que ce n’est pourtant pas le signe que Dieu nous déteste, ni qu’il nous tienne comme ses ennemis, mais plutôt que, par ce moyen-là, il procure notre salut.

Et voilà où se trouve notre victoire si, comme le déclare saint Paul, nous saisissons l’amour de Dieu en Jésus-Christ, étant bien persuadés que Dieu nous a adoptés pour être ses enfants. Si nous avons ce principe-là, nos afflictions ne nous troubleront pas. Et pourquoi ? Puisque Dieu nous aime, nous ne serons jamais confus ! Bien loin d’empêcher notre salut, nos afflictions nous deviendront une aide, et Dieu besognera de telle manière que, par ce moyen-là, notre salut sera avancé.66 Ainsi donc, voyant que Job, qui était aimé de Dieu, l’un des plus excellents qui fussent alors au monde, a été si douloureusement affligé, sachons que si Dieu permet parfois que nous endurions des épreuves si douloureuses et contrariantes, il ne cesse pourtant pas de nous avoir sous sa protection, il ne cesse pas de nous aimer, et, nous aimant, de nous pourvoir de tout ce qui nous est bon et utile.

66 Romains 8.37-39.

Souffrir dans nos biens et nos affections

Mais il nous faut venir à ce qui nous est dit ici, à savoir que Dieu n’a pas seulement affligé Job en ses biens, mais en ses enfants. Notons bien cela : car parfois celui qui se montrera très courageux en une espèce de tentation, sera immédiatement abattu en une autre. Par exemple : tel homme, qui méprisera à ce point les biens de ce monde, qu’ayant été très riche et qu’il se trouve appauvri, ne s’en trouvera point abattu mais demeurera paisible : “Eh bien, dira-t-il, j’ai été riche ; Dieu a voulu m’affliger ; me voilà dépouillé de mon bien et de ma subsistance : Dieu soit loué !” Ne dira-t-on pas : “Cet homme-là est si ferme, qu’il semble qu’il n’ait aucune appréhension de son mal : quel courage !” Oui ! mais voilà : s’il est assailli d’une autre manière, qu’il lui advienne quelque tentation nouvelle, le voilà tellement troublé qu’il n’y a plus aucun moyen de le réjouir !

Ce n’est donc pas assez que nous supportions une espèce de mal : il faut encore que nous ayons résisté à tout. Et voilà bien pourquoi notre Seigneur nous exerce de diverses manières. Il nous faut bien noter ceci : nous trouverons étrange, après que Dieu nous ait envoyé quelque adversité, et que nous pensons en être réchappés, que survienne un autre malheur ; ceci est bien dur à notre avis. Mais Dieu a une juste raison de nous susciter ainsi diverses épreuves, afin que notre patience apparaisse. Car si les biens terrestres sont chers à l’homme, ses enfants lui sont encore plus précieux. Et voilà pourquoi notre Seigneur a voulu aussi que ce fût là son dernier message, comme si Job était ici mis à la torture. Et quand un homme est mis à la torture, on lui augmente toujours et de plus en plus ses souffrances, jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus, et qu’il soit à toute extrémité.

Satan aussi a eu cette habileté envers Job. C’est comme s’il le pendait d’abord à la corde, quand il lui fait annoncer : “Tes bœufs et tes ânesses ont été ravis par les Sabéens, et les brigands sont venus assassiner tes serviteurs.” Eh bien ! Voilà un homme mis à la torture. Mais quand on vient lui dire : “Le feu est tombé du ciel et a consumé tout ton bétail”, c’est comme si on mettait un poids supplémentaire à un pauvre homme, afin que son mal grandisse et qu’il lui soit plus douloureux encore. A la fin, le voilà à toute extrémité quand on lui annonce la mort de tous ses enfants.

Apprenons donc, quand nous serons réchappés d’un mal qui nous semblera déjà bien pesant et bien difficile à souffrir, que Dieu pourra nous en envoyer un autre qui sera pire encore. Pourquoi cela ? Parce que Satan aussi nous presse de son côté, et Dieu le lui permettra pour le motif que nous avons dit : que nous passions par un tel examen, afin que Dieu soit glorifié en nous ; que nous ayons d’autant plus encore l’occasion de lui rendre grâce quand il nous aura délivré des assauts d’un ennemi aussi puissant que Satan.

Il arrive aussi qu’il le fasse à cause de notre dureté : quand il voit que nous sommes rétifs à l’éperon, que nous sommes si lents et si lâches à réagir, qu’il faut qu’il nous pique d’autant plus rudement, comme dit le proverbe : “À rude âne, rude ânier !” Cependant, à l’exemple de Job, nous n’avons rien d’autre à observer que ce que nous avons déjà dit, à savoir que ses tentations ont été différentes les unes des autres, car si les brigands lui ont volé son bien et son bétail, la foudre du ciel en a brûlé une grande partie, une tornade a détruit la maison où se trouvaient ses enfants et ils ont péri sous ses ruines. Si les ennemis étaient venus ravir tout le bétail, et qu’ils se fussent ensuite rués sur la maison et sur les enfants de Job, cela n’eût pas été si rude et si étrange que quand il est dit que la foudre est tombée du ciel et qu’un vent impétueux a tué ses enfants : car Job était ici tenté de dire : “Qu’est donc ceci ? Les hommes sont mes adversaires, et Dieu se fait aussi mon ennemi ! Car d’où vient donc la foudre du ciel ? D’où viennent des vents si impétueux ? N’est-il pas dit que les vents sont les messagers de Dieu, qu’ils exécutent ses commandements comme s’il avait des hérauts ; il est dit que le feu du ciel est comme un signe de sa présence. »

Les fléaux de la Nature

Job pouvait donc conclure : “Voici Dieu qui d’un côté me fait la guerre, et les hommes de l’autre : il n’y a ni ciel ni terre qui ne m’épargnent ! Tout se dresse contre moi ! Hélas ! que puis-je donc devenir ? » Ne pouvait-il pas être englouti par le désespoir ? Nous voyons donc que quand les tentations sont si diverses, nous sommes bien affligés ; et l’expérience aussi le montre, chacun peut le sentir en soi ; car si nous ne sommes tourmentés que d’une seule manière, et même que ce soit jusqu’au bout, encore concevons-nous quelque espérance ! Mais quand un homme nous aura persécuté d’un côté, qu’un autre se dresse contre nous, que le nombre de nos ennemis augmente, que nous sommes bousculés de toutes parts, qu’il semble aussi que Dieu nous soit contraire… alors nous n’en pouvons plus ! Nous renonçons à tout comme de pauvres désespérés !

Or, quand nous voyons que ceci est advenu à Job, notons-le bien pour en faire notre profit, sachant que Dieu veut aussi bien éprouver notre foi et notre constance par diverses tentations. Quand les hommes nous feront quelque dommage ou injure, il nous semble que Dieu nous fasse tort s’il ne nous en venge immédiatement, au point que nous voudrions que le ciel même se dresse contre nos ennemis, pour nous venger de l’injure qu’ils nous ont faite ; nous ne regardons pas que c’est Dieu qui veut ainsi nous éprouver, et qu’il sait — mieux que nous-mêmes — ce qui nous est bon et expédient.

Cependant on pourrait ici demander comment le feu est venu du ciel pour brûler le bétail de Job, car le Diable n’a point la foudre ni les tempêtes en sa puissance. Nous ne lui attribuons pas un tel pouvoir, qu’il domine dans les cieux, qu’il suscite des tourbillons et des orages quand il lui plaira. La réponse est facile. Bien que les vents soient les hérauts de Dieu, qu’ils exécutent sa volonté, que la foudre ait aussi une nature semblable, cela n’empêche pas que le Diable s’y rende présent, parce que — nous l’avons déjà dit — Dieu se sert de lui. Ne trouvons donc point étrange qu’avec la permission de Dieu, le Diable puisse déclencher la foudre, les tornades et les tempêtes : non qu’il le puisse chaque fois qu’il le voudrait, mais Dieu se sert de lui comme il lui plaît. Voilà donc la question résolue : il ne faut point nous étonner que le Diable ait ainsi suscité et tempête et orage pour abattre une maison, qu’il ait déclenché la foudre du ciel : c’est que Dieu le lui avait permis, et même qu’il l’a conduit pour exercer la foi et la patience de Job, son serviteur.

Notre acquiescement à la souffrance

D’un autre côté, nous avons aussi à noter que la patience de Job a été d’autant plus vertueuse et louable qu’il est tombé de si haut, alors qu’il semblait si bien armé, et que toutefois, quand il s’est trouvé totalement rabaissé, il ne cesse pas de bénir Dieu. C’est là le signe de la plus grande des louanges, car nous savons combien s’oublient ceux qui sont dans la prospérité. Je ne dis pas cela des mondains seulement, et de ceux qui ne pensent nullement à Dieu, mais des fidèles qui, tout le temps de leur vie auront cheminé dans la crainte de Dieu, et qui même conservent encore cette affection-là : il n’empêche qu’ils seront enivrés quand ils auront tout à souhait, qu’ils s’oublieront et ne se connaîtront plus.

La gloriole d’Ézéchias et de David

Regardons ce qui advint à Ézéchias.67 Bien qu’il fût totalement appliqué à servir Dieu et à remplir sa charge, il n’empêche que quand il voit qu’il est élevé plus que d’ordinaire, il n’envoie plus consulter le prophète Ésaïe, il n’est plus question de chercher le conseil de Dieu ; mais il fait tout à sa fantaisie, il se glorifie tant qu’il provoque la colère de Dieu en un instant, qu’il montre ses richesses par ambition, au point qu’il faille que la main de Dieu tombe si rudement sur lui à cause de sa folie et de l’outrecuidance dont il est transporté.

67 2 Chroniques 32.24-26 ; 2 Rois 20.1-3.

C’est aussi le cas de David qui s’écrie : “J’ai dit dans mon abondance et ma félicité : Jamais je ne serai ébranlé.”68 David savait pourtant bien comment il avait été élevé par Dieu ; jamais il n’avait obscurci sa grâce ; mais il a plutôt voulu qu’il fût fait mémoire jusqu’à la fin du monde de ce que Dieu l’avait retiré de la fiente des bêtes69 et élevé à un état royal. Il magnifie cela, veut qu’on en parle après sa mort ; il ne se vante point de sa noblesse, il ne s’attribue rien (…). Et toutefois, après que Dieu l’ait établi dans son royaume et qu’il se voit en repos, il commence à s’enorgueillir, et en conclut qu’il ne sera jamais ébranlé. David nous montre là ce qui est en nous, quand nous sommes à notre aise, et que nous sommes enivrés de cette folie qu’il nous semble que jamais Dieu ne changera notre état quand nous sommes en nos volontés et délices.

68 Psaume 30.7.

69 On se souvient que David avait été berger.

L’exemple de Job

Voilà ce que nous avons à bien noter, que ce fut une vertu admirable en Job, quand il a résisté à cette tentation si soudaine et si grande et non pas à une seulement, mais à toutes celles qui lui sont tombées dessus d’un seul coup ; nous voyons alors comment il y résiste. Peu auparavant, il était dans une prospérité telle qu’il semblait que chacun recherchait sa faveur ; il n’y avait personne qui ne le glorifiât ; bref, Satan lui-même dit qu’il semble que Dieu lui-même tienne Job en son giron. “Il est dans ta main, dit-il à Dieu ; tu le conserves à ce point qu’il semble que tu le mignardes.” Nous voyons cependant comme il est traité en un clin d’œil, et ce pouvait lui être une chose bien dure. Nous sommes donc d’autant plus avertis : quand Dieu nous enverra quelque prospérité, de ne pas cesser d’être sur nos gardes. Car il est bien vrai que si Job n’avait été souvent réveillé par cette tromperie pour dire : “Qui suis-je ? Quelle est ma condition ?”, il se fût trouvé bien confus quand Dieu l’eût affligé.

Avisons donc de cheminer avec crainte et tremblement, surtout quand nous verrons que Dieu nous envoie quelque prospérité en ce monde ; c’est alors que le Diable est au guet pour nous surprendre, et qu’il pourra nous plonger dans une tentation à laquelle nous n’aurions jamais pensé ! Voilà donc ce que nous avons encore à noter sur ce passage, quand il est dit qu’au temps où Job était si bien établi, qu’il semblait qu’il eût des remparts tels que nul mal ne pût le toucher : toutefois qu’en un instant et la foudre du ciel, et un vent de tempête, et les ennemis le dépouillent de tout ce qu’il avait, qu’il se trouve à la toute dernière extrémité, excepté sa personne que Dieu réservait encore pour de plus douloureuses tentations.

(…) Sachons donc bien connaître quelle est la rage de Satan contre les fidèles. Nous avons vu comment Dieu le tenait en bride : “Tu ne toucheras point à la personne de Job,”70 et cependant nous voyons bien avec quelle furie il y est allé !

70 Job 2.6.

La souveraineté de Dieu, gage de notre liberté

Regardons maintenant les moyens qu’il a pour nous tourmenter. Car autant d’infirmités que nous ayons, autant de pauvreté qui soit en ce monde, autant d’adversités qu’il y a, autant sont les dards que Satan a déjà aiguisés contre nous : il peut nous en navrer, et nous faire autant de plaies mortelles, si ce n’est que Dieu y pourvoie. Puisque le Diable a toujours de telles armes, et que — quant à nous — nous sommes toujours à découvert, je vous le demande, si ce n’était que Dieu n’y remédiât, qu’adviendrait-il de nous ? Nous avons d’autant plus à rendre grâces à notre Dieu, quand nous voyons que Satan ne peut rien de plus que ce qu’il lui permet.

Cependant nous avons toujours à invoquer Dieu : “Hélas, Seigneur, si nous n’étions sous ta protection, qu’en serait-il de nous ? Il est vrai que tu nous châties pour peu de temps : mais par là tu nous déclares ta bonté paternelle, quand tu ne permets pas que nous soyons totalement exterminés, attendu la rage de l’ennemi à qui nous avons à faire ; si tu lui lâchais la bride contre nous, il faudrait que nous soyons plus subitement dévorés que ne le serait une pauvre brebis parmi cent mille loups.” Voilà donc comme il faut que nous soyons au guet, que nous veillions et soyons sur nos gardes, pour prier Dieu qu’il ne permette pas que nous soyons la proie de Satan, car, s’il a bien eu l’audace de batailler contre le Sauveur du Monde, comme nous voyons que notre Seigneur Jésus-Christ en a été assailli, sachons qu’il se ruera bien plus hardiment sur nous.

C’est pourquoi, recevons les armes que Dieu nous donne pour lui résister, à savoir la Parole, comme saint Paul nous le rappelle quand il veut nous armer comme il faut contre les tentations du monde et de Satan. Recevons donc ce que Dieu nous donne pour que nous n’hésitions pas à nous aider de tous les moyens qu’il nous met entre les mains, afin de pouvoir nous en servir quand c’est nécessaire.

Voilà ce que nous avons à retenir de cette doctrine, si nous voulons bien profiter de ce qui nous est montré par l’exemple de Job.

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