Souffrir… Mais pour quoi ?

XXIII. VIVRE EN CHRÉTIEN

1. Un pardon gratuit

Au chapitre “Participants de sa sainteté”, nous avons abordé la souffrance du chrétien par l’étude du programme de combat que nous présente l’Épître aux Hébreux et avons esquissé quelques thèmes de réflexion... sans les épuiser tous.

La souffrance du chrétien, quant à sa cause, n’est ni problème ni mystère. Dans la solidarité humaine, cette cause provient du péché qui est un retrait loin des “ordonnances” divines, une dénaturation de leur finalité, un refus de servir et d’aimer Dieu. Le problème, le mystère n’existent que pour ceux qui refusent ou nient le Dieu Créateur, sa puissance, sa providence ; pour qui la valeur humaine revêt le caractère d’une norme absolue. Pour ceux-là, la souffrance est injuste, mutilante, destructrice, inacceptable… un scandale permanent !

Abordant en chrétien la “question” de la souffrance, nous avons pris conscience, selon la Révélation divine, qu’elle n’est pas une “punition” pour prix de laquelle nous pourrions proposer une réparation quelconque qui ferait figure d’expiation. Dieu nous présente son Fils, le Christ incarné, qui, dans son sacrifice, s’est substitué à nous. Il ne nous a pas remplacés en partie, pardonné en partie ! Pour qui croit en lui, toute condamnation est abolie, tout péché gommé, effacé, pardonné ! Nulle possibilité d’une souffrance “expiatrice”, autre que celle du Christ, ne peut être imaginée ni avancée. Nous ne sommes pas comptables d’une partie de notre dette envers Dieu. En Christ, notre délivrance est totale, notre pardon gratuit et parfait. “Là où il y a pardon des péchés, il n’y a plus besoin d’offrande pour le péché.” (Héb. 10.18) A tout prix, il nous faut maintenir cette position réformée. Là où, si peu que ce soit, notre souffrance serait considérée comme expiatrice, c’en est fait de la paix de notre cœur. Surgirait alors l’œuvre méritoire et réparatrice : le Christ ne serait plus honoré comme il convient ; où donc nous arrêterions-nous dans la recherche de notre propre expiation ?

Le chrétien qui souffre doit s’assurer avant tout de son vrai, plein et gratuit pardon en Christ ; rechercher dans sa grâce seule la paix qui surpasse toute intelligence, et se battre pour s’y maintenir !

Mais… si nous n’avons plus de questions à poser quant à la cause de notre souffrance, nous nous heurtons à présent à celles qui touchent à ses raisons et ses buts. Conscients d’être chrétiens, nous savons aussi que nous vivons trop par nous-mêmes et pour nous-mêmes. Nous sommes lents à progresser dans l’obéissance et dans l’amour. Et même, en temps ordinaire, souhaitons-nous vraiment vivre la vie de chrétien ? Pour chacun de nous vient donc le moment où Dieu ne nous trouve pas assez éveillés ni vigilants ; peut-être sommes-nous en chemin, mais toujours à mi-chemin. Notre vie ne répond pas à l’adjectif chrétienne dont nous pensons pouvoir la qualifier. Nous restons en deçà de nos devoirs et possibilités en Christ. Dieu veut accélérer notre marche, augmenter notre foi, lui faire porter de nouveaux fruits. Il sait que l’épreuve est alors nécessaire, car nous sommes ainsi faits. Dieu va donc sceller les instructions de sa Parole par une ou des épreuves de son choix. Souvent leur cause prochaine est notre propre faute. Au lieu de les brider prématurément, Dieu dans son amour, nous laisse développer leurs conséquences douloureuses. Au sein de l’épreuve, par l’action du Saint-Esprit, il sait que notre cœur s’attendrira à sa voix, notre volonté pliera sous la sienne, des réalités spirituelles plus profondes surgiront et nous émerveilleront : nous recevrons une liberté nouvelle pour des œuvres neuves.

Chose curieuse : la première indication qu’un chrétien discerne dans l’épreuve est diamétralement opposée à celle des non-croyants : ceux-ci y voient la preuve qu’“il n’y a pas de Dieu” ! Au chrétien, par contre, l’épreuve rappelle d’abord l’existence et la présence de son Dieu, l’amour d’un Père qui, ne voulant pas l’abandonner à lui-même, marche à son côté, le protège du sommeil et de la nonchalance, le porte en avant, lui fait découvrir de nouveaux horizons, une vie plus intense, profonde, plus “éternelle”, si je puis dire ; davantage : la vie divine. La cause de l’épreuve, de la souffrance est ici en nous, mais sa raison est l’amour de Dieu. C’est donc une joie de rapporter le merveilleux enseignement de l’Épître aux Hébreux aux épreuves dont Job fut si douloureusement affecté. Jean Calvin les résume ainsi :

“Dieu veut nous gagner à soi. Il ne veut pas que nous périssions.
Quand il nous mène au sépulcre, il veut nous en retirer ;
En minant notre chair, il veut nous restaurer.
En nous tourmentant jusqu’au bout,
Il veut nous réjouir et nous amener au repos.”

2. La communion aux souffrances du Christ

Le don de Jésus-Christ, entre autres conséquences, bouleverse de fond en comble nos conceptions de la souffrance, et les situe dans une perspective originale nouvelle. La naissance du Christ nous donne la possibilité, donc le devoir, de vivre nos épreuves comme il n’est donné qu’au chrétien de le faire, à savoir : une participation, une inter-communion avec Dieu et notre Sauveur, le Christ.

a. En Christ, Dieu recherche d’abord et établit sa communion avec l’humanité souffrante.

Hors Christ, la sollicitude de Dieu ne serait que distante sympathie. En tant que Dieu, Dieu ne souffrirait pas ; il resterait indemne de toutes nos afflictions. Il ne les partagerait donc pas, ne communiquerait pas avec nous. Face à cette “sympathie” — même divine — nous resterions dans notre humaine solitude.

Mais l’amour de Dieu est trop fort, son cœur bat trop à l’unisson du nôtre ; c’est pourquoi il fait rayonner sa miséricorde sur nous, il se donne lui-même. “Dieu a fait éclater son amour pour nous en ceci : quand nous étions encore des pécheurs, Christ est mort pour nous.” (Rom. 5.8 ; Éph. 2.6-7) Il prend une nature d’homme, revêt des organes de souffrance, porte en lui nos douleurs ; il les partage avec moi, communique avec moi dans ma propre souffrance ; il prend un corps, il prend mon corps (Cf. Héb. 10.1-10). (Ne manquez pas la lecture de ce captivant passage, tiré du plus profond de la théologie !) Pour qu’il me soit à jamais impossible de penser qu’il ne regarde ma souffrance que “de loin”, Lui, Dieu, mon Père, décide de souffrir comme un homme, comme moi. Que dis-je ? Plus que moi, puisqu’il va souffrir pour tous et avec tous.

Nous découvrons en Christ la participation, le partage, la communion avec nos propres souffrances ; participation, partage et communion qu’il recherche tout au long de sa vie et auxquels il veut nous rendre sensible. Il est “Emmanuel”, “Dieu avec nous”, non pas au-dessus de nous, à côté de nous ou devant nous : mais il vit avec nous, il vit en nous. Il a tout expérimenté, tout porté, tout souffert. Il sait tout, il comprend tout, il partage tout, il compatit à tout. Aucun de nous, quelles que soient ses épreuves, ne peut rien lui apprendre. Le Christ récapitule tout : “Il a plu à l’Éternel de le briser par la souffrance.” (És. 53.10)

Voilà pourquoi le “mystère” de notre souffrance se résume à celui de Jésus, le Christ ; nous ne pouvons pas être exempts de la condition à laquelle, à cause de nous, il s’est lui-même soumis. A nous de rechercher désormais, de trouver dans nos épreuves cette communion avec lui. Notre suprême consolation est qu’en endurant toutes nos misères, nous communions aux souffrances du Christ, nous fassions un échange mystique entre ses épreuves et les nôtres, nous connaissions la profondeur de ses compassions, de sa participation à nos épreuves ; nous fassions l’expérience que nous ne sommes plus jamais seuls ! Il est avec nous, il souffre, il meurt, il vit en nous.

b. En Christ nous saisissons la puissance de sa résurrection.

L’apôtre nous enseigne que lorsque nous participons aux afflictions, à la mort du Christ, nous saisissons en même temps la puissance de sa résurrection (Phil. 3.10) ; et quand nous sommes faits participants de sa mort, telle est notre préparation à la glorieuse éternité qui doit être manifestée en nous. Christ est le garant de notre vie. “Notre vie est cachée avec le Christ en Dieu.” (Col. 3.3) “Parce que je vis, dit-il, vous vivrez aussi.” (Jean 14.19) Dieu nous garde avec le Christ aussi soigneusement que Lui-même, “afin que ce qu’il y a de mortel en nous soit englouti par la vie.” (2 Cor. 5.4)

Dans la souffrance, le Dieu Créateur et Père se révèle en nous : par ses consolations nous le connaissons Dieu consolateur. Pour nous, la souffrance est une initiation aux mystères de Dieu, une communion aux souffrances du Christ. N’est-ce pas là la vie éternelle ? C’est à dire la vie divine, dès ici-bas en nous ? “Qu’ils te connaissent, toi seul vrai Dieu, et Celui que tu as envoyé, Jésus-Christ” (Jean 17.3) ; le vrai Dieu : Père, Fils et Saint-Esprit.

3. Notre gratuit attachement à Dieu

Jusqu’à présent notre personne a été le centre, l’objet et le but de notre réflexion et de nos épreuves. Chacun de nous est invité à en tirer personnellement profit ; nous sommes bénéficiaires, récompensés, gratifiés de nos propres afflictions. C’en est assez pour discerner le sens positif, constructif, humanisant de nos souffrances.

Mais il est aussi des épreuves dispensées à certains chrétiens pour que leur soit fait l’honneur de montrer leur attachement gratuit, ou mieux la gratuité de leur attachement, au Dieu tout-puissant. Beaucoup pensent que les chrétiens sont des gens intéressés : “ils donnent un œuf pour avoir un bœuf”, ironisait Leibniz. Telle est, dans le livre de Job, l’accusation de Satan ! Elle postule que Dieu est le plus indigent des monarques s’il n’est aimé que pour ses bienfaits : il n’est qu’un Roi sans sujets. Pauvreté, deuil, maladie… nous le feraient maudire et renier ! Tel est le pari de Satan qu’aujourd’hui comme au temps de Job il nous faut relever et démentir, car Dieu doit aussi être aimé pour lui-même, indépendamment de toute bénédiction ou épreuve terrestre, c’est-à-dire gratuitement.

Notre Père préordonne en effet certains de ses élus à des épreuves de toutes sortes, afin qu’en triomphant d’elles par la foi, ils ne cessent de le glorifier comme Dieu unique et Père, et témoignent aux yeux du monde et des anges de leur attachement et de leur amour gratuits. Ainsi la gloire de Dieu est-elle publiquement proclamée sans être apparemment fondée sur aucun fait concret, surtout quand nous avons l’impression que notre Père se cache, qu’il ne se montre pas tel qu’il est, tel que nous l’avons connu aux heures tendres de notre vie, par ces témoignages d’amour que nous pouvions montrer du doigt. Ici alors — envers et contre tout — seuls la sagesse, la justice et l’amour de Dieu constituent notre raison. Une sorte d’entêtement buté dont, malgré les apparences, peut-être même les évidences, nous ne démordons pas.

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