Souffrir… Mais pour quoi ?

XXVI. CONSOLATEURS DES AUTRES

Béni soit Dieu, écrit l’Apôtre Paul, le Père de notre Seigneur Jésus-Christ, le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation, qui nous console dans toutes nos afflictions, de telle sorte que, par la consolation dont Dieu nous console nous-mêmes, nous puissions aussi consoler les autres dans quelque affliction qu’ils se trouvent.

En effet, de même qu’il y a pour nous une abondance des souffrances du Christ, de même aussi il y a pour nous une abondance de consolation par le Christ.

Sommes-nous affligés ? C’est pour votre consolation et votre salut : Sommes-nous consolés ? C’est pour votre consolation qui se manifeste dans votre patience à supporter les mêmes souffrances que celles que nous endurons.

Et voici la ferme espérance que nous avons à votre sujet : nous savons que, comme vous avez part aux souffrances, vous aurez part aussi à la consolation.” (2 Corinthiens 1.3-7 — Version Synodale, 8e édition)

Il fallait transcrire ce texte admirable, pour plusieurs raisons. Peut-être n’avez-vous pas votre Bible en main ? Mais elle vous est nécessaire pour saisir le cheminement de la pensée, vous laisser émouvoir par son rythme extraordinaire. Il vous faut aussi la version la plus touchante par sa poésie, la plus facile à mémoriser, la plus agréable à entendre en soi-même ou en public.

Nous avons vu pourquoi et comment nos épreuves et souffrances ne sont jamais des punitions et ne sous-entendent de notre part ni réparation, ni expiation. Elles ne nous sont jamais dispensées à cause de (pourquoi ?) mais en vue de (pour quoi ?). Pédagogue infaillible, parce que nous sommes ses vrais fils et ses vraies filles, notre Père nous instruit paternellement en vue du futur. Dans nos afflictions, Dieu s’offre à nous comme à ses enfants et nous rend participants de sa sainteté, non d’un profit personnel, mais pour exercer, en témoin, un ministère de compassion et de guérison.

Endurons-nous des injures, des outrages, des persécutions pour Christ, “selon la volonté de Dieu” ? Avec le Christ, nous sommes alors en compagnie des prophètes persécutés avant nous, et avec nous aujourd’hui. Par des voies convergentes, nous devenons de plus en plus “enfants de Dieu”, “frères du Christ” : des hommes, des femmes spirituels transformés d’épreuve en épreuve à l’image du Christ. Au début de notre vie chrétienne, nous restons — chacun pour soi — le centre, l’objet et le but de nos épreuves. Nous sommes invités à en tirer un parti personnel ; nous sommes et devons être les bénéficiaires, les récompensés de nos propres afflictions ; le point focal de notre réflexion sur le sens et le but constructifs, humanisants, de notre propre souffrance. Il ne s’agit là que d’une préface à notre vie terrestre.

Et voici ce texte admirable de la Seconde Épître aux Corinthiens ! Il nous décentre et place — au-dessus, au-delà de notre propre MOI — le sens et la portée de nos afflictions. Il les épanouit, les transpose aux dimensions de l’Église du Christ d’abord, du monde où nous vivons ensuite. Nous sommes invités à nous oublier nous-mêmes ; dans la main de notre Père et Sauveur, à nous considérer comme des instruments qu’il façonne patiemment par amour, grâce à nos afflictions vécues, nos consolations reçues, pour apporter aux autres, dans leurs épreuves, les consolations qui leur sont nécessaires. Tel doit être le ministère des pasteurs, mais aussi d’un grand nombre de fidèles dans l’Église.

Jusqu’à ce qu’ils deviennent fermes dans la foi, beaucoup ont bien assez à faire avec eux-mêmes. D’autres sont préparés et mis à part en vue d’un ministère de consolation de frères et sœurs dans l’Église, de prochains dans le monde. Pour exercer ce ministère “d’ami consolateur”, ils ont eu — et ont encore — le privilège d’endurer afflictions et détresses, d’être associés plus que d’autres aux souffrances du Christ ; ainsi sont-ils rendus aptes à sortir d’eux-mêmes pour aider les autres à interpréter avec eux le sens de leurs épreuves, à bénir Dieu de tout cœur d’avoir été choisis comme instruments de ses consolations et de sa grâce. “Béni soit Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus-Christ, le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation, qui nous console dans toutes nos afflictions !

“Béni soit Dieu !” N’est-il pas admirable en tout ce qu’il est, en tout ce qu’il fait ? La beauté du langage de Paul magnifie l’excellence de notre louange qui monte vers Dieu ! En Christ, notre Seigneur, Dieu est vraiment Dieu : notre Père, “le Père des miséricordes.” Au profond de son cœur, il est ému de compassion envers ses enfants en détresse. Parce qu’il est “le Père des compassions”, il est “le Dieu de toute consolation” (ce mot apparaît huit fois dans ce bref passage !). Sa tendresse ne se cache pas ! Elle est active : nous en éprouvons l’effet : “Il nous console dans toutes nos afflictions.” Son aide mystérieuse tempère l’aiguillon de la douleur ; nous reprenons souffle ; avec lui nous portons l’épreuve sans défaillir. Il le fait toujours (le temps du verbe grec indique la durée), sans jamais cesser. Et cela “dans toutes nos détresses” !

Quel est alors le but de notre consolation ? “Afin que, par la consolation dont Dieu nous console nous-mêmes, nous puissions aussi consoler les autres dans quelque affliction qu’ils se trouvent.” “Afin que” exprime l’intention, le résultat voulu, le résultat atteint. La consolation de Dieu nous rend capables de consoler les autres : et ils sont nombreux, dans l’Église et hors d’elle ! “Consolez-vous les uns les autres. (…) Consolez ceux qui ont le cœur abattu.” (1 Thess. 4.18 et 5.14) De tels ordres nous viennent de Dieu. Mais peut-être, comme David, murmurez-vous : Je suis affligé et je souffre… “J’attendais un ami qui eût pitié de moi, mais en vain ; des consolateurs, mais je n’en ai pas trouvé !” (Ps. 69.21). A condition que les dons du Saint-Esprit n’y soient pas étouffés, nous devons trouver, si nous y sommes attentifs, dans chaque Église ou paroisse locale quelques fidèles que Dieu a préparés par des épreuves et des afflictions particulières à être, par les consolations qu’ils dispensent, ceux au moyen desquels Il console lui-même les affligés, les disgraciés.

Comment consolerons-nous ? Par des paroles banales ? A la manière des gens du monde ? Non pas ! mais par une manière d’être, une compréhension du cœur, une imagination sensible, une attention, une écoute respectueuse de partage, de communion et d’amour. Mais, quoi que nous disions, quoi que nous fassions, quoi que nous soyons, ce n’est pas nous qui consolons : nous en sommes bien incapables ! C’est “la consolation dont Dieu nous console nous-mêmes” : nous n’en sommes que le témoin ou l’instrument. Seule la consolation de Dieu — qui nous console — peut consoler les autres. Comme il l’a fait pour nous et continuera de le faire, il le fera aussi “pour les autres”, dans leurs détresses. N’est-ce pas admirable ? Il le fera avec nous, par notre présence auprès des souffrants, et le témoignage que nous rendons “aux consolations dont Dieu nous console nous-mêmes”, et pour quoi nous le bénissons.

Et nous le pouvons ! “En effet, de même que les souffrances du Christ abondent en nous, de même aussi notre consolation abonde par le Christ.” En communion avec lui, si nos souffrances abondent (sur-abondent, dit le texte grec), notre consolation aussi abonde (sur-abonde) par le Christ. En Christ, aussi bien dans nos afflictions que dans nos consolations, l’union mystique établit une exacte correspondance entre l’épreuve et la consolation.

Ceux que nous voyons affligés, Dieu ne manquera pas de nous les faire connaître : il fera de nous leurs consolateurs, car — si nous sommes attentifs au but en vue duquel nous avons été nous-mêmes, et sommes encore, affligés de quelque affliction que ce soit, — ils ne le sont que pour être consolés “en quelque affliction qu’ils se trouvent”. Dieu ne rendra stériles ni nos épreuves ni ses consolations. Elles seront fructueuses, et doublement : “Ainsi, dit Paul, sommes-nous affligés ? C’est pour votre consolation et votre salut. Sommes-nous consolés ? C’est encore pour votre consolation.

Ne sommes-nous pas éblouis d’une telle profondeur ? A celui qu’il désigne pour ami consolateur, Dieu dispense affliction ET consolation pour apporter “aux autres” une double consolation “dans quelque affliction qu’ils se trouvent”, pour que, “ayant part aux souffrances du Christ, ils aient aussi part à la consolation”, et qu’ils puissent dire alors : “Je sais, ô Éternel, que tes jugements ne sont que justice : c’est dans ta fidélité que tu m’as affligé. Que ta bonté soit donc ma consolation !” (Ps. 119.75-76). Mais ces affligés ne parviendront au but proposé que si quelques-uns — des “privilégiés” de l’épreuve et de la consolation — sont sculptés par Dieu pour devenir des consolateurs, comme nos mains prennent soin des membres de notre corps pour que nous ne manquions à aucun ! L’instrument est utile dans la main de Celui qui l’emploie.

Cessons alors d’être tendus, renfermés, hargneux peut-être, à l’égard de notre prochain, parce que nous souffrons ou parce qu’il souffre. Nos épreuves ne nous mettent-elles pas en communion avec Dieu, avec le Christ, puisqu’elles dilatent notre personne à sa ressemblance ; Christ est-il replié sur soi ? Ne nous mettent elles pas aussi en communion avec les autres ?

Est-il besoin de préciser qui sont ces “autres” ? Vos proches d’abord, car l’Église commence par là. Mari, ne devez-vous pas être l’ami consolateur de votre épouse ? Épouse, de votre mari ? Parents, les amis consolateurs de vos enfants ? Et vous, jeunes gens et jeunes filles, de vos parents, de vos frères et sœurs ? Ne soyez pas des renfermés, des songe-creux ! Ouvrez-vous aux afflictions qui sont les leurs, à celles des familiers de votre entourage. Dieu vous place auprès d’eux non pour vous en servir, mais pour les servir, les comprendre et les aimer ! L’étant, vous recevez la réponse que vous attendez à de nombreux problèmes ; vous brisez des cercles vicieux, donnez consistance à votre existence, et vous épanouissez à la vie chrétienne : elle en vaut bien la peine !

*

Ultime remarque :

Nous ne pouvons consoler les autres — quels que soient nos liens de parenté, d’amitié, de fraternité dans l’Église — que si nous pardonnons et sublimons toute “critique” à leur égard ; que si nous pardonnons leurs fautes passées et sommes préparés, s’il est nécessaire, à pardonner à nouveau et à toujours. Consoler n’est pas critiquer mais partager.

N’oublions pas enfin que consoler c’est aussi soigner et guérir. Sauf vocation particulière, c’est aux professionnels qu’il appartient ici d’intervenir. Gardons-nous de toute indiscrétion ou critique.

Quand nous aurons cherché à être des amis consolateurs, Dieu nous désignera ces “autres” qui, dans l’Église ou dans le monde, nous attendent pour être consolés, vers qui Dieu nous envoie comme instruments choisis de ses consolations et de son salut.

Que Dieu hâte le jour où dans l’allégresse, nous pourrons aussi nous écrier :

Béni soit Dieu, le Père de mon Seigneur Jésus-Christ, le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation, qui me console dans toutes mes afflictions, afin que par la consolation dont Dieu me console moi-même, je puisse aussi consoler les autres dans quelque affliction qu’ils se trouvent.

“Que notre Seigneur Jésus-Christ lui-même, et Dieu notre Père, qui nous a aimés et nous a donné par sa grâce une consolation éternelle et une bonne espérance, consolent nos cœurs et nous affermissent en toute bonne œuvre et en toute bonne parole.” (2 Thess. 2.16-17)

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