Guerre des Juifs - Flavius Josèphe

LIVRE 3
Depuis la prise du commandement par Vespasien jusqu'à la soumission de la Galilée (67 ap. J.-C.)

CHAPITRE 5
Digression sur l'armée romaine. Les exercices en temps de paix. Le camp, le service journalier. Marches, sonneries et armements. Tactique et discipline. Conclusion.[1]

[1] Ce chapitre remarquable paraît imité de la fameuse digression de Polybe sur la milice romaine (VI, 19-42). C'est une de nos meilleures sources pour la connaissance de l'armée impériale du premier siècle.

Digression sur l'armée romaine. Les exercices en temps de paix.

1. On ne manquera pas d'admirer la prudence dont les Romains font preuve sur ce point, instruisant leurs esclaves à les servir, non seulement dans le train de la vie ordinaire, mais encore à la guerre. Si, s'élevant plus haut, on considère dans son ensemble l'organisation de leur armée, on reconnaîtra que ce vaste empire qu'ils possèdent a bien été une conquête de leur valeur et non un cadeau de la Fortune.
En effet, tout d'abord, ils n'attendent pas pour apprendre à faire usage de leurs armes que la guerre les y oblige : on ne les voit point se croiser les bras durant la paix pour ne les remuer qu'à l'heure du danger. Bien au contraire, comme s'ils étaient nés les armes à la main, ils ne cessent point de s'y exercer sans attendre l'occasion de s'en servir. On prendrait leurs manœuvres du temps de paix pour de véritables combats, tant ils s'y appliquent avec ardeur. Chaque soldat s'exerce tous les jours de toutes ses forces, comme s'il était en présence de l'ennemi. De là ce parfait sang-froid qu'ils montrent dans la mêlée : jamais la confusion ne rompt leur ordre réglementaire, jamais ils ne se laissent paralyser par la crainte, ni vaincre par la fatigue ; aussi, ne rencontrant jamais d'adversaires aussi bien entraînés[2], sont-ils toujours victorieux. On pourrait dire de leurs exercices que ce sont des combats sans effusion de sang, et de leurs combats que ce sont des exercices sanglants.
Jamais on ne déconcerte les Romains par une brusque attaque. En quelque lieu qu'ils portent la guerre, ils n'engagent pas de combat avant d'avoir fortifié leur camp. L'établissement de ce camp n'est pas livré au hasard et l'emplacement n'en doit point être accidenté. Ils n'y travaillent pas tous ensemble ni confusément. Si le sol est inégal, on commence par l'aplanir ; le tout est enfermé dans un espace carré. A cet effet, l'armée se fait suivre d'un grand nombre d'ouvriers et d'outils nécessaires aux travaux de terrassement.

[2] οὐχ ὁμοίως βεβαίων (Hudson).

Le camp, le service journalier.

2. L'intérieur du camp, divisé par quartiers, est planté de tentes. La face extérieure offre l'aspect d'une muraille, garnie de tours à des intervalles réguliers. Sur les courtines on place balistes, catapultes, pierriers[3], bref tous les engins d'artillerie et toutes les machines de trait. Dans l'enceinte s'ouvrent, aux quatre points cardinaux, autant de portes larges à souhait pour que les bêtes de somme puissent entrer facilement et les hommes exécuter des sorties s'il y a lieu. Le camp est parcouru par des rues symétriquement disposées. Au milieu sont les tentes des officiers ; précisément au centre s'élève le prétoire fait en façon d'un petit temple. On dirait une ville improvisée qui sort de terre, avec son marché, ses boutiques d'ouvriers, ses sièges de juges, du haut desquels capitaines et colonels[4] tranchent les différends qui peuvent survenir[5]. La fortification, l'installation intérieure, tout est prêt plus vite que la pensée, tant les travailleurs sont nombreux et adroits. En cas de besoin, on ajoute au retranchement un fossé extérieur, profond de quatre coudées et large d'autant.

[3] τούς τε ὀξυβελεῖς καὶ καταπέλτας καὶ λιθόβολα. le mot ὀξυβελής (sous-entendu καταπέλτης) désignant une variété de catapulte (cf. infra, V, 269 : βιαιότεροι ὀξυβελεῖς καὶ μειζόνα λιθόβολα), H. Weil proposait se supprimer les mots καὶ κατπέλτας considérés comme une glose (Rev. ét. grecques, IV, 29). D'autres savants croient au contraire que l'ὀξυβελής (baliste) s'oppose au καταπέλτης ordinaire comme le mortier au canon, pour l'amplitude de l'angle de tir (Cagnat, Actes et conférences de la Soc. des Et. Juives, p. LII).

[4] λοχαγοῖς καὶ ταξιάρχοις : probablement les centurions et les tribuns.

[5] εἴ τινες διαφέροιντο. Il est probable qu'il s'agit surtout d'une juridiction pénale.

3. Une fois à l'abri, les soldats se logent dans leurs tentes par escouades, avec calme et en bon ordre. Tout le service journalier s'accomplit avec la même discipline et la même sûreté : la corvée du bois, la corvée des vivres, celle de l'eau, le tout suivant les besoins et toujours par escouades. La soupe du matin et celle du soir ne sont pas laissées au gré de chacun : tous les soldats mangent en commun. Les heures de sommeil, de garde, de réveil sont réglées au son de la trompette : tout s'exécute au commandement. Dès l'aube tous les soldats vont saluer leurs centurions respectifs, ceux-ci les tribuns, puis tous les officiers ensemble[6] se rendent auprès du commandant en chef, et celui-ci leur donne le mot et les ordres qu'ils doivent communiquer à leurs inférieurs. Dans la bataille, tout n'est pas moins bien réglé. Les évolutions s'opèrent aussi vite qu'il est nécessaire qu'il s'agisse d'attaque ou de retraite, toujours la troupe manœuvre par unités constituées, au signe de ses chefs.

[6] Dans ce passage les centurions et les tribuns sont désignés par leurs noms techniques (ἑκατοντάρχας, χιλιάρχους), mais ensuite on lit μεθ' ὧν (les tribuns) πρὸς τὸν ἡγεμόνα τῶν ὅλων οἱ ταξίαρχοι πάντες. il est impossible avec ce texte de comprendre le mot ταξίαρχοι que nous avons vu plus haut (§ 83) employé dans le sens de tribun (légat se ditἔπαρχος, § 310). Nous lisons μεθ' ὁ (le mss. C a ὃν) et prenons ταξίαρχοι dans le sens vague d'« officiers » commandant une unité (ce qui comprend à la fois les centurions et les tribuns).

Marches, sonneries et armements.

4. S'il faut lever le camp, la trompette donne un premier signal. Alors nul ne demeure oisif : sitôt l'ordre entendu, on plie les tentes, on prépare tout pour le départ. Une deuxième sonnerie ordonne de s'équiper : les hommes chargent les bagages sur les mulets et les autres bêtes de somme, eux-mêmes s'alignent, prêts à s'ébranler, comme des coureurs frémissant derrière la corde. Ils mettent le feu au retranchement, parce qu'il leur sera facile d'en refaire un autre[7] et pour empêcher que l'ennemi ne puisse faire usage de celui qu'ils abandonnent. Enfin, une troisième sonnerie donne le signal du départ et rappelle ceux qui, pour quelque motif que ce soit, seraient en retard : car il faut que nul ne manque à son rang[8]. Alors un héraut qui se tient à droite du général leur demande par trois fois, dans la langue nationale, s'ils sont prêts à combattre. Trois fois ils répondent à haute et joyeuse voix : « Nous le sommes ! » Parfois même ils devancent l'appel du héraut : leurs clameurs, leurs bras droits levés en l'air disent le souffle guerrier qui les anime.

[7] ἐκεῖ πάλιν τειχίσασθαι. Nous retranchons ἐκεῖ avec Destinon.

[8] Pour cette description des sonneries, cf. Polybe, VI, 40.

5. Ils s'avancent ensuite, marchant avec calme, en bon ordre, sans jamais rompre leurs rangs, bref, comme s'ils étaient en face de l'ennemi.
Les fantassins portent la cuirasse, le casque, et un glaive de chaque côté, celui de gauche beaucoup plus long que l'autre, lequel ne dépasse pas la longueur d'un empan[9]. Les soldats d'élite, qui forment la garde du général, sont armés de la lance et du bouclier rond, les autres du javelot et du bouclier long[10]. L'équipement comporte, en outre, une scie, une hotte, un pic, une hachette, puis encore une courroie, une serpe, une chaîne et des vivres pour trois jours : le fantassin, on le voit, est presque aussi chargé qu'un mulet de bât.
Quant aux cavaliers, ils portent une grande épée au côté droit, une longue pique à la main, un bouclier long posé en écharpe contre le flanc du cheval, et, dans un carquois, trois dards ou davantage, à large pointe et aussi longs que des javelots. Leurs casques et leurs cuirasses sont les mêmes que ceux des gens de pied. Les cavaliers d'élite qui forment l'escorte du général sont armés comme leurs camarades de la ligne.
On tire au sort la légion qui doit marcher en tête de la colonne[11].

[9] Une demi-coudée ou trois quarts de pied. Sur les monuments, au contraire, le pugio (poignard) est d'ordinaire à gauche et le glaive (gladius) à droite.

[10] Hasta et parma dans la garde, pilum et scutum dans la ligne.

[11] D'après Polybe, VI, 40, 3, c'est un roulement journalier qui règle l'ordre de marche.

Tactique et discipline.

6. Telle est la manière de marcher et de camper des armées romaines, telles sont leurs différentes armes. Dans le combat rien n'est livré au hasard ni à l'improvisation : toujours la réflexion précède l'acte et celui-ci se conforme à la délibération. Aussi les Romains se trompent-ils rarement, et, quand il leur arrive de commettre une faute, ils la réparent aisément. Ils estiment d'ailleurs qu'un dessein bien concerté, même non suivi de réussite, est préférable à un heureux coup de fortune ; le succès dû au hasard porte à l'imprévoyance, tandis que les échecs survenus à la suite d'un plan médité apprennent à en éviter le retour. Et puis, celui qui profite d'une chance heureuse n'en tire aucun honneur, au lieu que les malheurs qui arrivent contre toute prévision nous laissent au moins la consolation d'avoir fait tout ce que commandait la prudence.

7. Par leurs exercices continuels, les Romains, non contents d'aguerrir les corps de leurs soldats, fortifient encore leurs âmes : la crainte vient compléter cette éducation. Ils ont des lois qui punissent de mort, non seulement l'abandon du rang, mais la moindre négligence dans le service : et la sévérité des chefs est encore plus à redouter que celle des lois. Toutefois, tels sont les honneurs dont ils récompensent les braves que ceux qu'ils châtient n'osent pas se plaindre.
Cette parfaite discipline fait que l'armée, en temps de paix, offre un spectacle admirable, et qu'en temps de guerre, elle ne semble former tout entière qu'un seul corps, tant les rangs des soldats sont fermes, leurs mouvements aisés, leurs oreilles attentives aux ordres, leurs yeux ouverts aux signaux, leurs bras préparés à l'exécution. Prompts à l'action, durs à la fatigue, jamais en bataille rangée on ne les a vus défaits ni par le nombre, ni par la ruse, ni par les difficultés du terrain, ni même par la fortune : car leur habitude de vaincre leur est plus sûre que la fortune elle-même[12]. Si la sagesse dirige ainsi leurs opérations, si la volonté des chefs a pour outil une armée aussi manœuvrière, comment s'étonner que leur empire ait étendu ses limites à l'Orient jusqu'à l'Euphrate, à l'Occident jusqu'à l'Océan, au Midi jusqu'aux régions les plus fertiles de la Libye, au Nord jusqu'à l'Ister et au Rhin ! On peut dire sans flatterie que, si grand que soit cet empire, le cœur de ce peuple l'est encore davantage.

[12] καὶ γὰρ ταύτης αὐτοῖς τὸ κρατεῖν βεβαιότερον : comprenne qui pourra. Le dernier mot de la phrase en grec est peut-être altéré et le sens de la phrase celui-ci : « car ils ont coutume de vaincre la fortune elle-même ».

Conclusion.

8. Si j'ai placé ici ces réflexions, c'est moins dans le dessein de louer les Romains que pour consoler ceux qu'ils ont vaincus et faire perdre à d'autres l'envie de se soulever contre eux. Peut-être aussi quelques curieux trouveront-ils leur profit à connaître cette organisation de l'armée romaine qu'ils ignoraient. Je reprends maintenant le fil de mon récit où je l'ai quitté.

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