Hudson Taylor

TREIZIÈME PARTIE
Ministère élargi
1887-1894

CHAPITRE 78
Le mouvement en avant
1893-1894

Jamais, depuis le jour d'octobre 1889 où les pensées d'Hudson Taylor avaient trouvé leur expression dans la brochure À toute créature, ce sujet n'était resté loin de son cœur. En dépit des graves difficultés qui avaient assailli l'œuvre missionnaire en Chine, comme si l'appel de la Conférence de Shanghaï demandant mille missionnaires soulevait l'opposition de toutes les puissances du mal, il restait convaincu que ce dessein venait de Dieu et il se sentait responsable de faire tout ce qu'il était possible pour le réaliser. Sans cesse, il avait en vue les renforts nécessaires pour que toute créature, en Chine, pût entendre l'Évangile.

La diminution des ressources en Angleterre et les charges déjà très lourdes en Chine semblaient indiquer que les circonstances n'étaient pas favorables pour un nouveau pas en avant. Mais le cœur de la Mission s'ouvrait sous de nouvelles bénédictions, de sorte qu'il ne pouvait y avoir qu'une pleine et joyeuse réponse à la volonté de Dieu. Avant les réunions annuelles de l'année 1893, quatre jours furent consacrés, à la rue de Pyrland, à l'étude de la Bible et à la prière. Toutes ces assemblées furent des manifestations de puissance spirituelle et, plus que jamais, l'attitude d'Hudson Taylor à l'égard des questions financières resta celle de la foi.

Je fus souvent heureux, dit-il dans une des réunions du soir, d'être un pauvre homme, de n'avoir pas d'argent et de ne pouvoir rien promettre à personne, mais d'avoir un Père céleste riche et de pouvoir promettre à tous qu'Il ne les oublierait pas. Et, depuis que je suis père moi-même, j'ai souvent pensé qu'Il ne pouvait pas les oublier.

Il y a maintenant avec nous, en Chine, cinq cent cinquante-deux missionnaires dont le plus grand nombre sont sans ressources personnelles et sans garantie de secours humain, mais chacun d'eux est assuré qu'il sera pourvu à tous ses besoins. Ils ont mis à l'épreuve la Parole de notre Dieu et c'est pour eux un très grand encouragement de voir que, en tout temps, Il tient Sa promesse.

Dieu est le Dieu Vivant, et Sa Parole est une Parole vivante, et nous pouvons nous y fier. Nous pouvons nous appuyer sur chaque parole que Dieu a prononcée ou qu'Il a fait écrire par le Saint-Esprit. Il y a quarante ans, je croyais à l'inspiration verbale des Écritures. Je les ai mises à l'épreuve pendant quarante ans, et ma conviction est plus forte qu'alors. J'ai mis les promesses de Dieu à l'épreuve. J'étais obligé de le faire, et je les ai trouvées vraies et dignes de confiance.

Dans ces dispositions, Hudson Taylor n'attendit pas, pour préparer un nouveau développement, l'augmentation des ressources qui se produisit dans la seconde moitié de l'année. Il se sentit poussé à organiser une campagne systématique en Angleterre, en Écosse et en Irlande, en vue de faire appel aux jeunes gens pour le service de la Mission. L'histoire de la Mission, publiée récemment, était lue partout. Les ressources affluèrent : en un mois, dix mille livres sterling furent reçues pour l'œuvre d'extension. Exception faite d'un rapide voyage en Amérique, Hudson Taylor se préparait à un temps de travail absorbant en Grande-Bretagne.

À ce moment-là, chose étrange, un léger nuage l'avertit que sa présence était nécessaire en Chine. Tout en regrettant d'avoir à modifier son plan, il décida de se rendre à Shanghaï par l'Amérique, dans la pensée qu'il lui suffirait d'une courte absence. Il permit que l'on portât son nom au programme de la Convention de Keswick, qui devait avoir lieu l'été suivant1.

La Conférence des étudiants a Détroit fut mémorable. John Mott, Robert Speer et d'autres, y manifestèrent les dons qui, depuis lors, ont été remarquablement développés dans leur œuvre mondiale.

Notre Principal et seul souci, avait écrit M. Mott à Hudson Taylor en le pressant d'y venir, est d'avoir une conférence spirituelle. Dieu a été avec vous dans d'autres assemblées et nous croyons que vous pourrez être le moyen d'une bénédiction, dans ce continent et dans le monde entier, si vous venez à Détroit ; n'avons-nous pas le droit d'attendre que Dieu fasse de grandes choses pendant ces jours, si nous acceptons Ses conditions ?

Dieu fit, en effet, de grandes choses. Dans une inoubliable matinée, la vaste salle se remplit d'étudiants qui venaient chercher une bénédiction précise et durable. Le message fut celui qui, deux ans auparavant, avait fortifié un grand nombre de personnes à Shanghaï. Comme alors, les cœurs découvrirent l'un après l'autre que les richesses de Dieu pouvaient répondre à toutes les insuffisances et à tous les besoins. Des années de service dévoué dans bien des champs de mission devaient témoigner du travail spirituel accompli pendant cette heure.

Quelques semaines plus tard, l'affaire qui avait amené Hudson Taylor à Shanghaï était réglée. Il se disposait à repartir pour l'Angleterre quand, d'une manière inattendue, il fut appelé dans une autre direction. Bien loin, dans le nord de la Chine, avaient surgi des difficultés menaçant de rappeler à la côte tous les missionnaires scandinaves. Un petit groupe d'ouvriers, étranger à la Mission à l'Intérieur de la Chine, s'était mis à l'œuvre, avec zèle mais dans une ignorance totale des idées des indigènes sur la propriété  ; des dangers sérieux et croissants en résultèrent. Les missionnaires étaient trop inexpérimentés pour se rendre compte de la gravité de la situation, mais des voyageurs en avaient apporté la nouvelle à Peiping et le Ministère suédois des Affaires étrangères était sur le point d'intervenir. Hudson Taylor en fut informé. Bien qu'il n'eût pas affaire avec ces missionnaires, il se rendit compte des conséquences qui pouvaient surgir pour les Scandinaves de la Mission. Il était providentiel qu'il fût en Chine, nul n'étant plus capable que lui d'exercer quelque influence et d'inspirer confiance aux autorités de Peiping.

Mais comment, même s'il renonçait à retourner en Angleterre, atteindre en temps utile ces stations éloignées, sinon en voyageant tout l'été ? La fin d'avril approchait. Dans quelques semaines la saison chaude allait commencer et le voyage impliquait trois ou quatre mois de marche par voie de terre. Aussi le Docteur Howard Taylor ne fut-il pas sans éprouver quelque inquiétude, du point de vue médical, quand, a son arrivée à Shanghaï après son voyage de noces, il apprit que ses parents étaient déjà en route vers l'intérieur. M. Stevenson l'autorisa à les suivre et, avec sa jeune femme, il atteignit les voyageurs au moment où ils se préparaient à franchir, en brouette, les montagnes du Honan. Il n'y avait point alors de chemin de fer dans ces provinces et, aux brouettes, devaient succéder les chariots sans ressorts, plus rudes encore, des régions du Nord. Le soleil brûlant, les pluies tropicales, les difficultés de ravitaillement dans les villages abandonnés pendant la moisson, tout cela était sérieux.

— Il peut vous en coûter la vie, leur dirent-ils dans l'espoir qu'une autre solution pourrait être donnée au problème.

— Oui, fut-il doucement répondu, mais n'oublions pas que nous devons donner notre vie pour nos frères.

Les enfants n'avaient rien à répliquer, mais ils obtinrent d'être admis dans la petite troupe qui compta désormais cinq personnes, y compris M. Coulthard, gendre d'Hudson Taylor.

Partis de Hankow en mai, pour l'intérieur, ils reparurent en septembre dans le port de Tientsin. Cinq provinces furent traversées, en tout ou en partie, et toutes les stations missionnaires visitées le long de la route. Un cordial accueil leur fut ménagé dans ces localités si distantes les unes des autres. Excepté le dimanche, ils firent quatorze heures de chemin par jour, au milieu de populations accueillantes et bien disposées parmi lesquelles ne se trouvait aucun témoin de Christ. Maintes fois, les voyageurs furent attristés d'avoir à quitter des auditeurs attentifs qui leur demandaient de rester plus longtemps ou de leur promettre de revenir pour les enseigner encore. Cette famille en voyage était une source d'intérêt continuel. Cela était si naturel, du point de vue chinois, surtout en ce qui concernait la belle-fille ! Partout on les accueillait avec un sourire.

« Peut-être est-ce parce que nous sommes nous-mêmes souriants », disait la jeune mariée.

Et, assurément, malgré la chaleur, la poussière, la fatigue et le manque de confort, il y avait du soleil dans les cœurs et sur les visages de la petite troupe.

Et que dire des brouettes, recommandables surtout pour les voyages de noces, parce qu'elles portent deux victimes au lieu d'une... Engins primitifs, sans ressorts, elles consistent en un cadre de bois avec des poignées aux deux bouts et une grande roue au milieu. Des deux côtés de la roue, les passagers sont assis se tournant le dos, et le tout est recouvert d'une capote de bambous tressés. Les colis de provisions et les bagages à main sont entassés sur le devant tandis qu'à l'intérieur les objets de literie sont étendus de manière à préserver les malheureux voyageurs de secousses qui, sans cela, seraient insupportables.

Dès que nous fûmes entrés, écrivit le plus jeune membre de la petite troupe, un vigoureux brancardier glissa la large lanière de toile sur ses épaules, souleva l'extrémité de la brouette en nous rejetant vivement en arrière, et cria à son camarade de se mettre en route. Un craquement, un cahot, un long effort, et la lourde machine s'ébranla. La poussière soulevée par les pieds des hommes et le sillon de la roue sur la route poudreuse nous enveloppait. D'un geste convulsif, comme s'il s'agissait de sauver notre vie, nous nous cramponnions à la charpente de la brouette, rudement secoués par les ornières et les pierres. Sèche et sans huile, la roue tournait lentement avec des plaintes discordantes. De grosses gouttes de sueur perlaient sur le front de l'homme qui, à un mètre de nous, se courbait si résolument sur sa tâche ; les foules amies disparaissaient dans le lointain : notre voyage était commencé.

Dix jours de route conduisirent les voyageurs à Chowkiakow, à quatre cent trente-cinq kilomètres de Hankow. Là, les soixante-dix membres de l'Église étaient dans toute l'anxiété de l'attente. M. et Mme Shearer reçurent leurs hôtes poudreux avec une hospitalité empressée. Le lendemain, dimanche, une foule de visiteurs emplit, de bonne heure, le salon. Parmi eux, le cher vieux M. Ch'en, très digne, vif et irréprochablement vêtu d'une robe de soie pâle, mais tout ému à la pensée de rencontrer Hudson Taylor. Quand ce dernier quitta sa chambre, M. Ch'en le salua dans la cour intérieure et ce fut un touchant spectacle que celui des courbettes et des échanges de courtoisie, tandis que l'ex-mandarin répétait avec amour et respect :

— Sans vous, vénérable Monsieur, nous n'aurions jamais connu l'amour de Jésus.

Une belle lettre écrite sur une grande feuille de papier rouge exprimait ses sentiments :

Je baigne mes mains et salue respectueusement le vénérable M. Taylor, fondateur de la Mission... Vous, Monsieur, constamment en voyage entre la Chine et les pays étrangers, vous avez enduré beaucoup de fatigues et de travaux. Au milieu de nous, vous avez montré les sceaux de votre apostolat... C'est la grâce glorieuse et rédemptrice du Sauveur qui nous a bénis, mais par votre venue au milieu de nous. Autrement, nous n'aurions pas été capables de trouver la porte qui conduit au droit chemin.

Que Dieu vous accorde, vénéré Maître, d'être épargné pour attendre le retour du Seigneur... Nous sommes assurés que dans le Royaume Millénial vous remplirez de hautes fonctions, que vous régnerez mille ans avec Jésus-Christ, et que, à la fin du Millenium vous suivrez de tout près Jésus quand Il montera aux cieux.


Parmi notre famille et l'Église de Chowkiakow, il n'en est aucun qui ne vous estime hautement.

Avec de respectueux souhaits de paix,
Le très indigne serviteur
Ch'en, nommé Pearly Wave.
J'incline ma tête et salue respectueusement.

Le lendemain, un repas à la mode chinoise fut offert par Ch'en au vénérable « pasteur principal ». Il en avait lui-même surveillé la cuisine « dans six grands chaudrons, contenant des mets préparés selon la coutume du culte des ancêtres ». Apprenant qu'Hudson Taylor ne pouvait user de poivre, il lui prépara, de ses propres mains, des provisions de route qu'il accompagna du billet que voici :

Honoré et très vénéré M. Taylor, Ch'en, nommé Pearly Wave, incline sa tête.

J'écris ceci respectueusement pour vous offrir quelques provisions de voyage : viande bâchée cuite à l'huile, amandes d'abricots épicées et melons d'eau conservés au vinaigre. Veuillez les accepter de ma main. Une partie de la viande est sans poivre, pour l'usage du Maître âgé, l'autre, avec du poivre de Guinée, est pour M. Coulthard et votre second digne fils. Je vous écris ces mots pour vous souhaiter la paix.

Premier jour de la lune de la mi-été.

Les plus pauvres chrétiens ne savaient comment témoigner leur gratitude ; ils firent une collecte pour offrir des gâteaux. Quelques jours plus tard, un cher vieux coolie vint entretenir le missionnaire de la station d'un sujet qui le préoccupait : Les voyageurs avaient continué leur route, mais il les suivait journellement par la prière.

Je ne cesse de penser au vénéré pasteur principal, disait-il. Sa vie est précieuse, mais il n'est pas robuste. Moi, je ne suis pas encore vieux, je puis vivre dix ou vingt ans ; mais je voudrais vous le dire : si je meurs subitement c'est parce que j'ai offert les années qui me restent à vivre, pour qu'elles puissent être ajoutées à sa vie. Inutile d'en parler. C'est le désir de mon cœur devant Dieu2.

Sans aucun doute les prières de ces braves chrétiens contribuèrent à la sauvegarde des voyageurs et leur permirent d'affronter la fatigue et le danger, spécialement pendant les longues semaines de leur voyage en chariots.

Il y aurait beaucoup à raconter, au sujet de ce voyage, des délivrances accordées et des bénédictions reçues dans les stations, du but atteint et de la visite à Peiping qui en fut la conclusion, pour en communiquer les résultats au ministre britannique. Mais ce qui frappa surtout Hudson Taylor, ce furent les progrès d'une œuvre qui lui tenait tant à cœur, dans la vaste et populeuse plaine de Sian. Lors de son dernier voyage dans cette région, huit ans auparavant, aucun point lumineux n'éclairait les ténèbres qui l'entouraient sur des centaines de kilomètres. Maintenant de nombreuses stations étaient ouvertes et, dans la capitale, Sian, longtemps l'une des villes chinoises les plus hostiles aux étrangers, étaient réunis les missionnaires scandinaves qu'il venait voir de si loin.

Ce changement merveilleux était dû, après Dieu, aux vies consacrées d'un petit groupe de pionniers, longtemps méprisés et persécutés. Quand Thomas Botham vint, pour la première fois, le travail était si dur qu'il en fut découragé. Cependant il ne pouvait abandonner l'œuvre à laquelle il se sentait appelé. « Je veux marcher dans les ténèbres avec Dieu », dit-il à son surintendant, M. Easton.

Dans les ténèbres avec Dieu, lui fut-il répondu, mais, cher frère, en Lui, avec Lui, il n'y a point de ténèbres.

C'était la bonne parole dont il avait besoin, ainsi que les deux collaborateurs qui le rejoignirent. Ces jeunes hommes considéraient comme une chose bien naturelle d'avoir un domicile fixe. Mais les gens de cette contrée ne l'entendaient pas ainsi. Personne ne voulait leur louer un logement, et ils s'en remirent à Dieu pour leur procurer une maison quand Il le jugerait à propos.

Vingt-deux chefs-lieux, soixante villes et d'innombrables villages disséminés sur un espace de trente mille kilomètres carrés formèrent leur paroisse. Partout ils se heurtèrent à une vive opposition. Tout ce qu'ils pouvaient faire, c'était d'aller de lieu en lieu, restant dans une auberge aussi longtemps qu'on voulait bien les recevoir, prêchant dans les rues et s'efforçant par leur humilité et leur amour chrétien de faire accepter l'Évangile.

Lorsque M. Botham se maria, sa fiancée avait déjà, pendant deux ans, été missionnaire en Chine. Heureuse de souffrir pour l'Évangile, elle apporta tant de lumière dans cette vie de dur labeur que son mari pouvait écrire :

Je ne me sens jamais si heureux que lorsque, ma femme sur un âne et tous mes biens terrestres sur un autre, je me mets en route pour apporter l'Évangile dans une nouvelle localité de la plaine de Sian.

Ils avaient tant à craindre des soulèvements et des troubles que la petite troupe dut se séparer. Ils n'osaient pas être plus de deux à la fois dans le même endroit. Partout, ils auraient pu passer pour des « diables étrangers », à en juger par le traitement qu'ils recevaient dans les rues. Aux portes des villes, on placardait des affiches qui les accusaient de crimes abominables.

À des amis, qui lui demandaient ce qu'il avait pu faire dans une ville où ils savaient qu'il venait de traverser de dures journées, l'un d'eux, M. Bland, répondit avec vaillance :

— J'ai pu louer le Seigneur.

Et tous se réjouirent de cette victoire de la foi.

Leur course vagabonde n'était pas sans but. Ils mettaient en pratique littéralement l'ordre du Maître : « Quand on vous persécutera dans une ville, fuyez dans une autre », mais ils avaient soin de « fuir en cercle », et comme ils revenaient de temps en temps dans les mêmes villes, les gens s'habituaient à les voir. Comme ils vivaient ouvertement au milieu du peuple, l'amour, la pureté, la grâce du Seigneur Jésus-Christ que manifestait leur vie ne pouvaient être cachés.

Il se passa des choses merveilleuses sur lesquelles nous ne pouvons nous arrêter. Au retour d'un voyage au cours duquel on les avait reçus avec sympathie et écoutés avec attention, ils purent dire avec reconnaissance : « Les ténèbres se dissipent. »

Les principaux des cinquante Scandinaves arrivèrent dans ce district au moment où ces vies consacrées commençaient à porter du fruit. De nombreuses stations furent ouvertes sans grandes difficultés et les nouveaux ouvriers, hommes de foi et de prière, purent même s'établir dans la capitale. Bien des missionnaires l'avaient tenté en vain, mais il fut réservé à Holman et à sa guitare de réussir. Entouré par une foule mal disposée qui avait envahi son logis, il demanda gaîment si l'on voulait l'entendre chanter. Toute surprise, la foule écouta les mélodies suédoises qu'il chantait de sa belle voix, en s'accompagnant sur la guitare. Il était si calme que ses auditeurs se sentirent honteux et finalement, tandis qu'il continuait de chanter, — criant à Dieu dans son cœur pour sa délivrance —, ils se retirèrent peu à peu.

C'était de cette ville que, le 26 juin, Hudson Taylor et ses compagnons approchaient. À seize kilomètres, ses murs crénelés, ses portes, ses tours se découpaient sur le ciel. Au carrefour, deux hommes en vêtements chinois avec de grands chapeaux de paille, qui n'étaient autres que MM. Easton et Hendrikson, les attendaient pour les accompagner, les uns dans la ville, les autres à la maison des darnes, dans la banlieue. Soixante-dix jours de chaleur et de fatigue avaient préparé les voyageurs à apprécier le confort de ces demeures chinoises. Luxe suprême, ils trouvèrent dans chacune un puits, pourvu d'eau pure et fraîche.

Nous ne pouvons que mentionner les réunions de la Conférence. Des arrangements bien définis furent faits avec les Suédois. Un district, comprenant la capitale, et s'étendant au nord-ouest dans la province du Kansu, fut placé sous la surintendance de M. Botham. Hudson Taylor éprouva une joie vive à voir les progrès accomplis, en moins de trois ans de séjour en Chine, par les missionnaires de Sian et à constater que, malgré les restrictions qu'il avait à suggérer, les liens les plus étroits unissaient à la Mission à l'Intérieur de la Chine les ouvriers de l'Alliance Scandinave.

Nous devons passer, à regret, sur le reste du voyage, en nous bornant à mentionner encore la visite d'Hudson Taylor aux districts de la province voisine du Shansi qu'il connaissait déjà quelque peu. M. Folke et ses collègues de la Mission suédoise en Chine s'étaient établis dans une importante région où ne se trouvait auparavant aucun missionnaire et Hudson Taylor fut heureux de retrouver dans la ville de Yücheng des hommes dont les Églises et les familles l'avaient reçu avec tant de cordialité, en Suède.

Au delà, le voyage se fit au clair de lune, pour éviter la chaleur (quarante-quatre degrés dans les voitures) qui avait presque coûté la vie à Hudson Taylor, en venant de Sian. C'était un vrai réconfort, en se mettant en route au crépuscule, de se dire qu'avant le lever du soleil une bonne étape serait parcourue bien que des rencontres dangereuses, sans parler des loups, puissent être faites dans les montagnes ou dans les abris offerts par les moissons grandissantes.

— Portez-vous des voyageurs étrangers ? fut la question qui les fit sursauter une nuit.

Mais, un instant plus tard, la demande faite en anglais les rassurait :

—Est-ce la petite troupe de M. Taylor ?

Le pasteur Hsi et M. Hoste ! Ils avaient parcouru bien des kilomètres pour aller au-devant des voyageurs attendus, auxquels ils firent un chaleureux accueil sur les lieux mêmes où, huit ans auparavant, M. Hoste avait quitté Hudson Taylor.

Une semaine plus tard, après la Conférence de Pingyang, il put accepter l'invitation du pasteur Hsi et passer deux ou trois jours dans sa maison. Quelle ne fut pas sa surprise, en arrivant, d'être conduit à travers des cours, derrière la maison et les bâtiments de ferme, jusqu'à un espace découvert qui ressemblait à une aire. Là, une grande table était recouverte d'une nappe blanche et de tout ce qu'il fallait pour un repas « étranger ». Une toile de tente, supportée par une douzaine de piquets de bois, formait un abri et, en arrière, se trouvait un bâtiment, peut-être une grange, aux portes ouvertes. Et voici, c'était un véritable pavillon royal, un appartement complet, propre et frais, préparé pour M. et Mme Taylor !

Ils l'explorèrent avec un étonnement croissant, touchés par les marques d'affectueuse prévenance qu'ils rencontraient partout. La salle à manger centrale donnait accès dans une vaste chambre à coucher d'un côté et de l'autre dans deux pièces plus petites. Tout était bien meublé. Des lampes toutes prêtes étaient sur les tables, des nattes de paille fraîche couvraient entièrement le sol, des rideaux de bambous et des tentures voilaient portes et fenêtres. Sur les lits des couvertures et des draps bien blancs, sur les tables des tapis rouges et, au centre, des carrés de soie verte d'une magnifique couleur, des cuvettes d'airain, brillantes comme des miroirs, des serviettes blanches et des morceaux du meilleur savon ! Les hôtes pouvaient à peine en croire leurs yeux.

— Ce n'est rien, disait le pasteur Hsi, nous en aurions fait bien davantage pour notre vénérable pasteur principal et sa famille.

Rien ne pouvait dépasser l'amour et la joie de cet accueil. Le pasteur Hsi, lui-même, apportait l'eau chaude et remplissait les tasses à thé, il hâtait le repas de midi et insistait pour le servir lui-même, de peur que ses domestiques ne fussent pas assez prompts à prévenir les moindres désirs.

Et quand Hudson Taylor essayait de le remercier, il disait, les yeux pleins de larmes :

— Que n'avez-vous pas souffert pour que nous puissions avoir l'Évangile ! C'est pour moi une joie et un privilège. Comment pourrais-je faire moins ?

Nous insisterions volontiers sur les progrès de l'œuvre qu'Hudson Taylor constatait avec tant de joie. Les jours de la moisson, dont il avait vu la promesse, étaient arrivés en dépit de beaucoup de difficultés et les perspectives étaient encourageantes.

Au loin, cependant, des événements graves se préparaient. Il entrevoyait un rapide retour en Angleterre où il comptait reprendre les travaux interrompus à regret en février. Mais il suivait un Guide invisible qui fait servir toutes les circonstances à Ses grands desseins, d'une manière qui souvent nous déconcerte.

Le jour même où il recevait l'hospitalité empressée du pasteur Hsi, le 25 juillet, éclatait la guerre entre la Chine et le japon, et quand il atteignit Shanghaï, il devint évident qu'il ne pouvait s'absenter. Les choses allaient mal pour la Chine. Personne ne savait si la fureur des Chinois, impuissants contre l'ennemi, n'allait point se tourner contre l'autre « étranger ». Tout projet de départ pour l'Angleterre dut être abandonné et le séjour en Chine, où les semaines étaient devenues des mois, fut prolongé indéfiniment3.


1 M. et Mme Hudson Taylor partirent pour New-York le 14 février 1894, accompagnés de Mlle Géraldine Guinness, qui devait épouser le Dr Howard Taylor en arrivant à Shanghai.

2 Cet ami fidèle, le coolie particulier du Dr Howard Taylor, fut plus tard très utile à la cause de l'Évangile. Ses jours ne furent pas abrégés comme il le désirait, car il survécut à Hudson Taylor.

3 La guerre, commencée sur mer le 25 juillet 1894, s'acheva en février 1895 par la destruction totale de la flotte chinoise et la prise de Port-Arthur.

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