Histoire de la Réformation au temps de Calvin

Chapitre 20
L’Angleterre se sépare toujours plus de la papauté

(1533)

6.20

Sensation que fait le mariage d’Anne – Isolement de Henri – Les protestants le repoussent – Naissance d’Elisabeth – Un astre nouveau – Envoyés anglais à Marseille – Bonner et Gardiuer – La déclaration de guerre se prépare – Émotion du pape – Appel de Henri à un concile universel – Colère du pape – François Ier et Clément s’entendent – On humilie et l’on embrasse le pape – Un accès de colère – Proclamation du roi contre le pape – Ce qui baisse et ce qui s’élève

Quand Fryth monta sur le bûcher, il y avait un mois qu’Anne Boleyn était montée sur le trône d’Angleterre. Les décharges d’artillerie qui avaient salué la nouvelle reine avaient retenti dans toute l’Europe. Plus de doute ; la fille du comte de Wiltshire, rayonnante de grâce et de beauté, porte la couronne des Tudors ; chacun doit prendre ses mesures en conséquence, et la famille impériale surtout. Un jour que sir John Hacket, envoyé d’Angleterre à Bruxelles, arrivait à la cour, au moment où Marie, gouvernante des Pays-Bas, allait monter à cheval : « Avez-vous des nouvelles d’Angleterre ? lui dit elle en français. — Aucune, répondit-il. » Marie jeta sur lui un regard qui exprimait l’étonnementa, et ajouta : « J’en ai qui ne me semblent par trop bonnes, » et elle lui communiqua le mariage du roi. Hacket répondit sans trop d’embarras : « Madame, je ne sais s’il est fait, mais si l’on veut l’entendre de bonne part et sans faveur parentelle, chacun le trouvera tout licite et de bonne conscience. » Marie, nièce de l’infortunée Catherine, répondit : « Monsieur l’ambassadeur, Dieu sait que je voudrais bien que tout allât bien ; mais je ne sais comment l’Empereur et le roi mon frère entendront l’affaire, car elle les touche autant que moi. — Je crois être assuré, répliqua sir John, qu’ils la prendront en bonne part. — Cela ne sais-je, Monsieur l’ambassadeur, » dit la reine, qui en doutait fort ; puis elle monta à cheval et partit pour la chasseb.

a – « She gave me a look as to that she should marvell thereof. » (State papers, VII, p. 451.)

b – « Setting forward to ride out hunting. » (State papers, VII, p. 451.)

Charles-Quint, irrité, pressa aussitôt le pape d’intervenir, et, le 12 mai, Clément cita le roi à Rome. Le pontife était fort embarrassé ; ayant pour Bennet, député de Henri, une bienveillance particulière, il le prit à part, et lui dit mystérieusementc : C’est une affaire d’une importance telle, qu’il n’y en a pas eu de pareille depuis bien des années. Je crains d’allumer un feu que ni empereur ni pape ne sauraient éteindre. » Et il ajouta naïvement : « Je ne puis, d’ailleurs, prononcer l’excommunication du roi avant que l’Empereur ait une armée toute prête pour le contraindre. » Henri, informé de cet a parte, répondit : « Ayant pour nous, d’un côté, la justice, et, de l’autre, le consentement unanime de notre noblesse, de nos commimes et de notre peuple, peu nous importe ce que le pape ferad. » En conséquence, il en appela du pape au concile général.

c – « Taking me aside, shewed unto me secretly. » (Ibid. p. 157.)

d – « We do not esteem the pope’s part so high. » (State papers, VII, p. 475.)

Le pape fut de plus en plus embarrassé. « Je ne puis demeurer sans rien-fairee, » disait-il. Le 12 juillet, il annula toute la procédure anglaise et il excommunia le roi ; mais il suspendit les effets de sa sentence jusqu’à la fin de septembre. « J’espère, dit Henri, assez dédaigneusement, que le pape comprendra sa folief. »

e – « So sore for him to stand still and to do nothing. » (Ibid., p. 469.)

f – « Understand his folly. » (Ibid., p. 496.)

Il comptait sur François Ier pour la lui faire comprendre ; mais ce prince allait recevoir dans sa famille la nièce du pape, et en vain Henri faisait-il tout au monde pour empêcher la conférence que François Ier et Clément VII devaient avoir à Marseille, il n’y parvenait pas. Le roi d’Angleterre, qui avait déjà contre lui les Pays-Bas, l’Empire, Rome et l’Espagne, voyait encore la France lui échapper. Il était isolé en Europe ; ceci devenait sérieux. Agité, indigné, il prit une résolution extraordinaire, celle de s’adresser aux disciples et amis de ce Luther, qu’il avait si dédaigneusement traité.

Etienne Vaughan et Christophe Man partirent, le premier pour la Saxe, le second pour la Bavièreg. Vaughan, arrivé le 1er septembre à Weymar, dut y attendre cinq jours l’Électeur de Saxe, alors à la chasse. Le 5 septembre, il fut enfin admis devant le prince, et lui parla d’abord en français, puis en latin, et voyant l’Électeur ne lui répondre que par des signes de têteh (vu qu’il ne parlait ni français, ni anglais, ni latin), il pria le chancelier de lui servir d’interprète. La réponse fut remise par écrit le soir à sept heures à Vaughan ; l’électeur de Saxe tournait le dos au puissant roi d’Angleterre ; il se trouvait indigne, disait-il, d’avoir à sa cour des ambassadeurs de Sa Royale Majesté, et l’Empereur, qui était son seul maître, pouvait, d’ailleurs, le prendre en mauvaise part. Le dépit de Vaughan fut extrême. « Étrange grossièreté ! s’écriait-il. Jamais refus plus désobligeant n’a été fait à une proposition plus gracieuse. Et pour plus grand malheur, c’est la première mission de ce genre dont j’aie jamais été chargé. » Il quitta Weymar décidé à ne remettre ses lettres de créance ni au landgrave de Hesse ni au duc de Lauenburg, qu’il était chargé de visiter ; il ne voulait pas s’exposer à recevoir de nouveaux soufflets.

gIbid., p. 501.

h – « Sed tantum annuit capite. » (State papers, VII. p. 502.)

Quel sort que celui du roi d’Angleterre ! Le pape l’excommunie et les hérétiques ne veulent pas de lui. Plus d’alliés, plus d’amis ! N’importe ; si la nation et le monarque sont d’accord, qu’a-t-il à craindre ? D’ailleurs, au moment même où on lui faisait cet affront, sa joie était au comble ; l’espérance de posséder bientôt cet héritier, après lequel il soupirait depuis tant d’années, lui donnait des transports. Il fit préparer une lettre officielle annonçant la naissance d’un prince « à la grande joie du roi, y était-il dit, et de tous ses fidèles sujets. » La date de la lettre seule fut laissée en blanc.

Le 7 septembre, deux jours après le refus de l’Électeur, Anne, qui était au palais de Greenwich, mit au monde, entre trois et quatre heures de l’après-midi, un enfant d’une belle figure, d’une vive carnation, d’une parfaite proportion, rappelant à la fois les traits de son père et de sa mère ; mais, hélas !… c’était une fille. Henri, agité de deux puissantes affections, l’amour d’Anne et le désir d’un fils, avait été pendant les douleurs de l’enfantement dans une grande anxiété. Quand on lui annonça une fille, l’amour qu’il portait à la mère l’emporta, et, quoique déçu dans ses plus vifs désirs, il reçut l’enfant avec joie. Mais le fameux billet, pour faire part de la naissance d’un prince… qu’en faire maintenant ? Henri ordonna au secrétaire de la reine d’ajouter une s, ce qui en anglais faisait princesse, et fit expédier la communication sans rien changer du reste à l’expression de son bonheuri. Le baptême eut lieu avec éclat ; deux cents flambeaux furent portés devant l’enfant, présage, dit-on, des lumières que son règne devait répandre ; la petite fille reçut le nom d’Elisabeth ; Henri lui donna le titre de princesse de Galles et lui assigna la succession au trône, pour le cas où il n’eût pas d’enfant mâle. L’agitation était grande dans Londres ; les Te Deum, les cloches, la musique remplissaient les airs. Ceux qui cultivaient l’astrologie judiciaire disaient que des astres annonçaient un avenir glorieux. En effet, un astre paraissait alors dans le ciel de l’Angleterre ; et son peuple allait, en s’émancipant de Rome, s’élancer dans une carrière de liberté, de moralité, de grandeur. La ferme Élisabeth ne devait pas briller par l’amabilité qui distinguait sa mère, et les restrictions mises par elle à la liberté devaient plutôt rappeler son père. Toutefois tandis que, sur le continent, des rois foulaient aux pieds l’indépendance de leurs sujets, le peuple anglais, sous la fille d’Anne Boleyn, devait se développer, s’adonner aux lettres et aux arts, étendre sa navigation et son commerce, réformer les abus, exercer ses libertés, veiller avec énergie au bien public, et s’éclairer du flambeau de l’Évangile.

i – Cette lettre officielle se trouve dans les State papers, I, p. 407. En consultant le msc. (Harleian Collection), on voit que la lettre finale s est ajoutée après coup dans les deux passages suivants : « bringing forth of a princes », et « preservation of the said princes. »

Le roi de France, fort opposé à ce que l’Angleterre devînt indépendante de Rome obtint enfin de Henri VIII l’envoi de deux députés anglais à Marseille, Gardiner et Bryan. « Vous aurez, leur dit Tudor, les yeux ouverts, vous prêterez une oreille attentive, mais vous tiendrez la bouche fermée. » Les envoyés anglais, invités à une conférence avec Clément VII et François Ier, et sollicités par ces grands personnages de vouloir bien parler, déclarèrent qu’ils n’avaient pas de pouvoirs. « Et pourquoi donc vous a-t-on envoyés ? » s’écria le roi incapable de cacher son dépit ; les ambassadeurs ne donnèrent pour réponse qu’un sourirej. François, qui entendait maintenir en France l’autorité du pape, ne voulait pas que l’Angleterre s’en affranchit ; il semble avoir eu quelque pressentiment des effets fortunés que l’indépendance aurait pour cette nation rivale. Il prit donc les ambassadeurs à part et les conjura d’entrer immédiatement en matière avec le pontife. « Nous ne sommes pas ici pour Sa Sainteté, répondit assez sèchement Gardiner, ni pour rien négocier avec elle, mais seulement pour faire ce que le roi d’Angleterre nous commandera. » Les ruses de la papauté l’avaient perdue dans l’esprit des Anglais. François Ier, choqué du mutisme de Gardiner, irrité de sa raideur, fit savoir au roi d’Angleterre qu’il lui ferait plaisir d’envoyer « d’autres instrumentsk. » Henri députa, en effet, à Marseille un autre instrument ; mais il eut soin de le choisir plus tranchant encore.

j – Le Grand, Histoire du Divorce, p. 269.

k – Le Grand, Histoire du Divorce, III, p. 587.

Un homme habile, actif, mais ambitieux, rude, grossier, sans délicatesse, sans ménagements pour ceux avec lesquels il avait à faire, violent, et qui plus tard même se montra vis-à-vis des protestants cruel et persécuteur, Edmond Bonner, archidiacre de Leicester, s’était mis depuis quelque temps dans les bonnes grâces de Cromwell. Le vent soufflait contre la papauté ; en conséquence, Bonner était contre le pape. Henri lui remit son appel à un concile général et le chargea de le communiquer à Clément VII ; c’était la lettre de divorce de l’Angleterre. Ed. Bonner, glorieux d’être porteur d’un message si important, arriva à Marseille très décidé à donner à Henri VIII des preuves de son zèle. Si Luther avait brûlé la bulle du pape, à Wittemberg, Bonner en ferait bien autant ; mais tandis que Luther avait agi dans la liberté, Bonner n’était guère qu’un esclave, poussant jusqu’au fanatisme la soumission aux ordres de son despotique maître.

Gardiner, en apprenant l’arrivée de Bonner, fut consterné. Quelle humiliation ! Il laissa tomber la tête, pinça les lèvres, puis leva les yeux et les mains, comme s’il maudissait le jour et l’heure où Bonner s’était montrél. Jamais deux hommes ne furent plus antipathiques l’un à l’autre. Gardiner ne pouvait croire la nouvelle. Un projet conçu sans lui ! Un évêque voir un de ses inférieurs chargé d’une mission plus importante que la sienne ! Bonner, lui ayant fait visite, Gardiner affecta une grande froideur et chercha toutes les raisons propres à le dissuader d’accomplir son message. — « Mais j’ai une lettre du roi, répondit Bonner, munie de son sceau, datée de Windsor ; la voici. » Et il tira de son portefeuille l’épître par laquelle Henri VIII signifiait qu’il avait appelé de la sentence du pape dernièrement rendue contre luim. Bien, » répondit Gardiner ; et prenant en main la lettre, il lut : « Notre bon plaisir est que, si vous le jugez bon et salutaire (Gardiner insistait sur ces mots) vous intimiez ledit appel au pape, selon la forme voulue par la loi ; sinon que vous nous avertissiez de votre opinion à cet égard. — Cela est clair, dit Gardiner ; vous devez conseiller au roi de s’abstenir, car cette intimation n’est maintenant ni bonne ni salutaire. — Et moi je dis qu’elle l’est, reprit Bonner. »

l – « Cast down his head, making a plairemouth with his lip, and lifting up his eyes and hands, as cursing the day and hour. » (Fox Acts, V, p. 152.)

m – Cranmer’s Memorials, Appendix, p. 8.

Une circonstance vint mettre les deux Anglais d’accord, au moins pour quelque temps. Catherine de Médicis, nièce du pape, était unie au fils de François Ier, et Clément faisait cardinaux quatre prélats français. Mais point d’Anglais, pas même Gardiner ! Cela changeait la question ; plus de doute, François Ier sacrifie Henri VIII au pape ; le pape insulte l’Angleterre. Gardiner lui-même invita Bonner à intimer l’appel au pontife, et l’envoyé anglais, craignant un refus s’il demandait une audience à Clément, résolut de passer par-dessus les formalités ordinaires et d’emporter la place d’assaut.

Le 7 novembre, accompagné de Penyston, gentilhomme qui lui avait apporté les derniers ordres du roi, l’archidiacre de Leicester se rendit de bonne heure au palais pontifical, se préparant à laisser tomber des plis de son manteau, la guerre entre l’Angleterre et la papauté. Comme il n’était point attendu, les officiers pontificaux l’arrêtèrent à la porte ; mais l’Anglais força la consigne et entra dans une salle où le pape devait passer en se rendant au consistoire.

En effet, le pontife parut, revêtu de l’étole, ayant à sa droite et à sa gauche les cardinaux de Lorraine et de Médicis et sa suite après lui. Ses yeux, d’une vivacité inouïe, se fixèrent de loin sur Bonnern, et tout en marchant, il ne perdait point de vue cet étranger, comme s’il était étonné et inquiet de le voir. Enfin, il s’arrêta au milieu de la salle, et Bonner s’approchant du dataire : « Veuillez, lui dit-il, avertir Sa Sainteté que je désire l’entretenir. » Cet officier s’y refusant, l’intrépide Bonner fit mine de marcher vers le pape. Alors Clément, voulant savoir ce que signifiaient ces manières indiscrètes, éloigna les cardinaux, posa l’étole, et se plaçant dans l’embrasure d’une fenêtre, appela Bonner. Celui-ci, sans plus de formalité, annonça au pape que le roi d’Angleterre en appelait de sa décision à un concile général, et que lui Bonner, envoyé de Sa Majesté, était prêt à lui remettre les documents authentiques de cet appel ; en même temps, il les sortit de son dossier. Clément VII, qui ne s’attendait à rien de pareil, était interdit ; c’était pour lui un terrible déjeunero ! » dit un document contemporain. Ne sachant que répondre, il laissa tomber la tête sur ses épaules, à la manière italienne ; » enfin, se remettant un peu, il dit à Bonner qu’il se rendait au consistoire, et l’invitait à revenir l’après-midi. Puis il appela les cardinaux et sortit.

n – « The pope, whose sight is incredulous quick, eyed me. » (Burnet’s Records, III, p. 38.)

o – « The pope having this for a breakfast. » (Burnet’s Records, III, p. 39.

L’envoyé de Henri VIII fut fidèle au rendez-vous, mais il dut attendre une heure et demie, le pape donnait audience ; à la fin il fut introduit dans le cabinet de Sa Sainteté, ainsi que Penyston. Clément ne détournait pas ses regards de ce dernier, et Bonner le lui ayant présenté, le pape répondit d’un air méfiant : « Bien, mais il faut que moi aussi j’aie des membres de mon conseil ; » et il fit appeler Simonetta, Capisuchi et le dataire. En attendant leur arrivée, Clément s’appuyant contre la fenêtre, parut absorbé dans ses pensées. A la fin ne pouvant plus se contraindre, il s’écria vivement : « Je m’étonne fort que Sa Majesté se conduise comme elle le fait à mon égard. » L’intrépide Bonner répondit : — « Sa Majesté ne s’étonne pas moins que Votre Sainteté, qui a reçu d’elle tant de bienfaits, la paye d’ingratitude. » Clément tressaillit, mais voyant entrer le dataire, il se contint et ordonna à cet officier de lire l’appel que Bonner venait de lui remettrep.

p – « His holiness delivering it to the datarie commended him to read it. » (Burnet, Records, III, p. 23.)

Le dataire lut : « Considérant que nous avons enduré de la part du pape beaucoup de torts et d’injures (gravaminibus et injuriis) » Clément joignit les mains et faisant signe de la tête que non, s’écria d’un ton ironique : O questo e molto vero ! » voulant dire que cela était faux, dit Bonnerq. Le dataire continua : « Considérant que notre très saint Seigneur nous frappe des coups de son glaive spirituel, et veut nous séparer de l’unité de l’Église ; désirant couvrir d’un bouclier légitime l’État que Dieu nous a confiér nous en appelons par la présente, pour nous et pour tous nos sujets, à un saint concile universel. »

q – Burnet, Records, III, p. 37-46, et Rymer, Acta, VI, pars II, p. 188.

r – « Legitimo defensionis clypeo protegere. » (Rymer, Ibid.)

A ce mot, le pape, eut un transport de colère et de rages, et le dataire s’interrompit. Les gestes de Clément, les mots entrecoupés qu’il prononçait avec véhémence, montraient l’horreur qu’il avait d’un concile… Un concile se mettrait au-dessus du pape, un concile donnerait peut-être droit aux Allemands, au roi d’Angleterre… « Parler d’un concile général, s’écriait-il, ô bon Seigneurt ! »

s – « He fell in a marvelous great cholere and rage. » (Burnat, III, Records, p. 41.)

t – « To speak of a general council ! o good Lord ! » (Ibid.)

Le pape avait des mouvements convulsifs ; il ne cessait de plier et déplier son mouchoir de poche, ce qui était toujours chez lui le signe d’une grande irritationu. Enfin, comme pour cacher sa colère : Continuez, s’écria-t-il, j’écoute. » Quand le dataire eut fini, le pape dit sèchement à ses officiers : Bien écrit, bien écrit ! Questo è bene fatto. »

u – « Continually folding up and unwynding of his handkerchiefe. » (Ibid.)

Alors se tournant vers Bonner : « Qu’avez-vous de plus à me dire ? » lui demanda-t-il. Bonner n’était pas d’humeur à user du moindre ménagement. Homme du Nord, il prenait plaisir à étaler sa rudesse et son inflexibilité au milieu de la société élégante, rusée et corrompue de Rome. Il répéta hardiment la protestation ; et remit au pape la provocation du roiv. Nouvelles lamentations du pontife. Ah ! s’écria-t-il avec véhémence, Sa Majesté affecte beaucoup de respect pour l’Eglise, mais elle n’en a pas le moindre pour moi. » En lisant ce nouveau document il murmurait, il grognaitw… » En ce moment un de ses officiers annonça le roi de France. François Ier ne pouvait arriver plus à propos. Clément se leva et alla à sa rencontre jusqu’à la porte. Le roi ôta respectueusement son chapeau, et le tenant à la main, fit de grands salamalecsx ; puis il demanda au pape ce que Sa Sainteté faisait : « Ces messieurs anglais, dit le pontife, sont ici pour m’intimer certaines provocations, certains appels… et pour autres chosesy, » ajouta-t-il en montrant beaucoup de mauvaise humeur. François s’assit près de la table où était le pape ; et tournant le dos à l’envoyé de Henri VIII qui s’était retiré dans la chambre voisine, ces deux personnages commencèrent à voix basse une conversation que Bonner, malgré tous ses efforts, ne put entendre.

v – « I did exhibit unto him your highness provocation. » (Ibid.)

w – « Wherein the pope snarling. » (Ibid., p. 42.)

x – « The french Ring making very lowe curtisie, putting of his bonet and keeping it off. » (Bumet, III, Records, p. 42.)

y – « Questi signori inglesi, sono stati qua, per intimare certi provocationi et appellationi… e di fare altre cose. » (Ibid.)

Cet entretien décida peut-être de la séparation de la France et de l’Angleterre. Le roi se montra irrité d’un procédé qu’il appela indigne, et Clément apprit, à son immense satisfaction, que les Anglais n’avaient pas parlé du concile à François Ier. Si vous a voulez nous laisser libres, l’Empereur et moi, d’agir contre l’Angleterre, dit-il au roi, je vous assure la possession du duché de Milanz … » Le monarque lui promit l’obéissance de son peuple aux décrets de la papauté, et le pape dans sa joie s’écria : Questo e per la bonta vestra ! Bonner, qui ne perdait pas de vue les deux interlocuteurs, remarqua que dès ce moment, le roi et le pape riaient, plaisantaient et paraissaient les meilleurs amis du mondea.

z – « Le Grand, Histoire du Divorce, I, p. 268.

a – « Laughing merryly together. » (Burnet, Records, III, p. 42.)

Le roi s’étant retiré, Bonner s’approcha de nouveau et le dataire termina la lecture. L’Anglais n’avait point été adouci par la conversation mystérieuse et les rires du pape et de François Ier ; il se montrait aussi rude et cassant, que le Français avait été coulant et aimable. Il y avait longtemps que la papauté n’avait enduré face à face de tels affronts ; et la Réformation allemande elle-même ne l’avait pas mise à une pareille torture. Le cardinal de Médicis, chef des mécontents, qui était survenu, écoutait Bonner, la tête penchée, les yeux fixés sur le parquet ; il était humilié… indigné. « Ceci est une affaire de grande importance, dit Clément à Bonner ; je consulterai le consistoire et vous ferai savoir ma réponse. »

Le lundi 10 novembre, après midi, Bonner retourna au palais pour savoir la volonté du pape ; mais il y avait ce jour-là grande audience, les seigneurs et les dames de la cour de François Ier étaient présentés à Clément, et celui-ci ne fit autre chose, pendant deux heures, que de bénir des chapelets, bénir les assistants et tendre le pied aux nobles et aux dames, jaloux d’avoir l’honneur de baiser sa pantoufleb.

b – « Suffering the ladies and nobles of the court to kiss his foot. » (Ibid.)

Enfin Bonner fut introduit. Domine Doctor, quid vultisc ? lui dit le pape. — « Je demande la réponse que Votre Sainteté m’a promise. » — Clément, qui avait eu le temps de se remettre, répondit : « Une institution du pape Pie, mon prédécesseur, condamne tout appel fait à un concile général. Je rejette donc l’appel de Sa Majesté comme illégitime. » Le pontife avait prononcé ces paroles avec calme et dignité ; mais un incident vint le mettre hors de lui. Bonner, choqué du peu de cas que l’on faisait de son souverain, fit savoir assez brusquement au pape que l’archevêque de Cantorbéry, Cranmer, voulait aussi en appeler au concile. C’en était trop ; Clément, ne se possédant plus, se leva et s’approchant de l’envoyé de Henri VIII, lui dit : « Si vous ne vous retirez pas à l’instant de devant moi, je vous fais jeter dans une chaudière de plomb fondud. — Vraiment, dit Bonner, si le pape est un berger, c’est, comme le dit le roi mon maître, un berger violent et cruel.e » Et ne se souciant pas de prendre un bain de plomb, il partit pour Lyonf.

c – « Monsieur le docteur, que voulez-vous ? »

d – « Throwing him in a cauldron of melted lead. » (Burnet, Records, I, p. 130.)

e – « Immitis et crudelis pastor. » (Rymer, Acta, p. 188.)

f – La lettre d’appel de Cranmer ne fut écrite que plus tard, à moins que la date n’en soit pas exacte. (Burnet, Records, III, p. 24.)

Clément fut ravi non seulement du départ, mais encore de la conduite de Bonner ; l’insolence de l’envoyé d’Angleterre le servait à merveille ; aussi en faisait-il grand bruit ; il s’en plaignait à tout le monde et surtout à François Ier.

« Je suis ennuyé…, fâché, fatigué de tout cela, disait ce prince à ses alentours. Ce que je fais à grand’peine, en huit jours, pour mon dit bon frère (Henri VIII), ses propres ministres le défont en une heure. » Clément cherchait dans des entrevues secrètesg à augmenter ce mécontentement de François Ier et il réussit. Cette mystérieuse entente n’échappa à personne, et l’envoyé anglais Vannes, qui ne perdait de vue, ni le pape, ni le roi, informa Cromwell de la conjonction suprême de leurs espritsh.

g – « Hæc omnia a pontifice cum rege amotis arbiiris tractata. » (State papers, VII, p. 222.)

h – « De summa animorum conjunctione. » (Ibid., p. 523.)

Henri VIII, en apprenant que le roi de France lui échappait, fut à la fois indigné et effrayé. Abandonné de ce prince, il voyait le pape fulminer l’interdit contre son royaume, l’Empereur envahir l’Angleterre et le peuple anglais s’insurgeri. Il n’avait de repos ni jour, ni nuit ; sa colère contre le pape ne cessait de s’accroître. Voulant prévenir du moins les révoltes que les partisans de la papauté pouvaient susciter parmi ses sujets, il dicta à son secrétaire une étrange proclamation : « Qu’aucun Anglais n’oublie le prince noble et affectionné, dit-il, qui est si méchamment jugé par la grande idole, par l’ennemi le plus cruel de la religion de Jésus-Christ, par le papej. Les princes ont deux moyens pour se faire rendre justice, — le concile et le glaive. Or, le roi en ayant appelé de l’évêque romain qui a usurpé la puissance synodale à un concile universel légitimement assemblé, le dit usurpateur a rejeté l’appel et s’est mis ainsi hors la loi. La sainte Écriture ne donne à l’évêque de Rome aucune juridiction sur les autres évêques. Ne faites donc plus une idole de celui qui usurpe l’autorité de Dieu, mais n’est pourtant qu’un homme, et certes un homme qui ne ressemble aucunement à un disciple de Christ, ni dans la doctrine, ni dans la vie. » Henri, ayant donné essor à son irritation, se ravisa et jugea plus prudent de ne pas publier cette proclamation dans toute l’Angleterre.

i – « Some interdict of the realm… an invasion… an insurrection of the people. » (Strype, Mem., I, p. 226.)

j – « The great idol and most cruel ennemy to Christ’s religion. » (Ibid.)

C’est à Marseille que l’Angleterre et la France se séparent ; la première, parce qu’elle s’éloigne du pape, et la seconde, parce qu’elle s’en rapproche. C’est là que se forme entre Paris et Rome cette entente secrète, qui adoptée par les successeurs de François Ier, plus ou moins recherchée par d’autres peuples de la chrétienté, a rempli pendant plusieurs siècles des contrées illustres, de despotisme, de persécutions, souvent d’immoralité. L’entrevue de Marseille entre le pape et le roi de France est le point dirimant ; dès lors dans l’ordre des puissances et des peuples on voit baisser ce qui est à la suite de Rome et s’élever ce qui s’en sépare.

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