Histoire de la Réformation au temps de Calvin

Chapitre 16
Rapports de Calvin avec Sadolet

(1539)

11.16

Colloque d’évêques à Lyon – Le cardinal Sadolet – Son épître aux Genevois – Comment il dépeint les réformateurs – Sa conclusion – Sa lettre est remise au Conseil – Conséquences immédiates – Un pas important vers Rome – Deux martyrs en Savoie – Calvin répond à Sadolet – Pourquoi il répond – La séparation de l’Église – L’antiquité chrétienne – La justification par la foi – Le tribunal de Dieu – Défense de Calvin – Sa première foi – Sa résistance – Sa conversion – Qui déchire l’épouse de Christ – A qui imputer les contentions – Joie de Luther – L’impression reçue à Genève – Caroli – Sa fin

Rome cependant ne restait point étrangère à ce qui se passait à Genève. Il y avait entre la papauté et la Réformation une action et une réaction qui les agitaient sans cesse. La réaction catholique commença et ne se contentant pas de résister, elle prit l’offensive. Les partisans du pape, encore assez nombreux dans Genève, faisaient savoir à l’évêque de la Baume ce qui se passait dans la ville ; et celui-ci qui, comme tous les princes dépossédés, s’attendait à remonter incessamment sur ce siège épiscopal, dont il se rappelait les douceurs plus que les amertumes, communiqua avec le pape. Celui-ci donna à la Baume le chapeau de cardinal, espérant que cette dignité serait un appât qui engagerait les Genevois à se mettre de nouveau sous la houlette de leur évêque ; puis il invita les prélats les plus rapprochés de Genève à prendre en main la cause de leur collègue. Les évêques de Lyon, Besançon, Lausanne, Vienne, Turin, Langres, Carpentras, se réunirent à celui de Genève dans la première de ces villes. « Ce troupeau, disaient-ils, étant maintenant privé de ses pasteurs, hommes si éminents, il faut saisir l’occasion pour l’enlever à la Réformea. » Plusieurs catholiques genevois avaient émigré à Lyon et n’épargnaient rien pour amener la restauration du prélat. Pierre de la Baume demandait à ses collègues « la recouverte « de son diocèse. » Le cardinal de Tournon, le fameux persécuteur des Vaudois et introducteur des jésuites en France, alors archevêque de Lyon, présidait l’assemblée et pouvait ainsi satisfaire la passion qui ne cessa jamais de l’animer contre les calvinistes. Jean Philippe, le principal auteur du bannissement de Calvin, se rencontra à Lyon, dans le temple, avec Tournon et démena pratique avec luib. L’affaire eût peut-être tourné à la violence, mais il y avait là un homme d’un autre caractère que l’archevêque ; c’était le cardinal Sadolet, qui, évêque de Carpentras, ville du Dauphiné, voisine de la Savoie, semblait par ce voisinage devoir plus particulièrement s’intéresser à Genève. Il était lié avec Bembo, secrétaire de Léon X, était fort amateur des classiques, de la philosophie, des arts, avait une grande éloquence, dit Bèze, mais l’employait à éteindre la véritable lumièrec. Il regrettait fort que la Réformation parût prendre le pas sur la renaissance. Il avait toutefois un esprit plus libéral que ne l’ont d’ordinaire les adhérents du pape. Il aimait Mélanchthon. Il croyait qu’il ne fallait pas s’adresser aux Genevois avec le ton impérieux d’un maître, les argumentations dogmatiques de l’école ou l’intolérance des inquisiteurs, mais plutôt avec des formes agréables. Sadolet fut donc chargé d’écrire une lettre aux Genevois, où il les inviterait doucement à rentrer dans le sein de l’Église. Que les combinaisons et les efforts du pape, de l’évêque de la Baume, du cardinal de Tournon et de ses collègues aboutissent à une lettre, — c’était un peu pâle.

a – « Observata ejus temporis occasione, destitutum tantis pastoribus gregem facile se intercepturum, ajbitratus. » (Beza Vita Calv., p. 6.)

b – Registres du Conseil, 7 juin 1540.

c – « Sadoletus magna eloquentia homo sed qua imprimis ad opprimendum veritatis lucem abutetor. » (Beza, Vita Calvini, p. 6.)

La montagne en travail enfante une souris.

Mais probablement on se voyait dans l’impuissance de faire mieux. L’évêque-cardinal espérait gagner les Genevois « en les amadouant de belles paroles pour les détourner de Jésus-Christ, dit un contemporain, et en blâmant les ministres dont Dieu s’était servi pour réformer la villed. » Le 26 mars, son envoyé, Jean Durand, de Carpentras, fut admis dans la salle du Conseil et présenta la missive adressée par son évêque à ses bien-aimés frères les syndics, conseils et citoyens de Genève. Il n’y avait mot de la conférence de Lyon. « Il a semblé bon au Saint-Esprit et à moi de vous écrire. La raison en est qu’étant à Carpentras, j’ai ouï sur vous des rapports qui en partie me causaient tristesse, et en partie me mettaient en espérance. » Sachant que l’on séduit par des flatteries, il fait de Genève le plus bel éloge : « J’aime la noblesse de votre ville, l’ordre et forme de votre république, l’excellence des citoyens, et surtout cette tant exquise humanité que vous montrez envers toutes gens et nations étrangères. » Mais en face de ce tableau flatteur, il se hâte de placer un portrait moins beau des réformateurs : « Certains hommes cauteleux, ennemis de l’union et paix chrétienne, ont mis en votre ville semence de discorde. J’entendais d’un côté les pleurs, soupirs et gémissements de notre sainte Église. Je connaissais d’autre part que de tels innovateurs sont non seulement pestifères aux âmes, mais aussi grandement pernicieux aux affaires publiques et privées. » Puis il fait lui-même une profession presque évangélique. Il exalte la Parole de Dieu qui, dit-il, n’entrelace pas les esprits par des argumentations difficiles, mais qui, — une céleste affection de cœur survenant, — se présente avec clarté à nos esprits. » Il exalte l’œuvre de Christ, qui a voulu être notre salut, en souffrant la mort de la chair, puis après reprenant une vie immortelle. » Il exalte même la justification par la foi, la seule foi, que maudissaient toutes les controverses romaines. « Ce salut éternel nous advint, dit-il, par la seule foi en Dieu et en Jésus-Christ. Quand je dis par la seule foi, je n’entends pas qu’on délaisse la charité et le devoir d’un chrétien. » Sadolet était sans doute sincère dans ces professions. Il appartenait, on le sait, au petit groupe légèrement incliné vers l’Évangile, que la papauté supportait alors dans l’espérance qu’il lui ramènerait les protestants. Mais il devait bien savoir que la doctrine des réformateurs, loin de délaisser le devoir et la charité, les affirmait, les rendait possibles et même nécessaires.

d – Bèze-Colladon, Vie de Calvin, p. 38.

Ayant ainsi gagné, à ce qu’il pensait, ses auditeurs, l’évêque-cardinal commença le combat. « La perdition de l’âme, dit-il, étant la chose la plus pernicieuse à l’homme, notre plus grande diligence doit être de nous donner garde. Au milieu des vagues de notre vie, il nous faut un moyen qui nous empêche de heurter aux rocs et perdre le navire. C’est ce que fait l’Église catholique depuis mille cinq cents ans, tandis que ces hommes subtils ont innové seulement depuis vingt-cinq ans, contre la perpétuelle autorité de l’Église. » Il eut alors un beau mouvement oratoire, qui seulement est dépourvu de vérité et de solidité. « Voici le point, dit-il, voici la voie fourchue qui mène par deux chemins contraires, l’un à la vie, l’autre à la mort éternelle. Chacun arrive par son chemin devant le siège judicial du juge souverain, les catholiques et les protestants, pour là esplucher leur cause. »

Les catholiques s’en tirent à merveille ; mais quand vient le tour des évangéliques, il en est tout autrement. Sadolet se garde bien de faire comparaître les simples fidèles, et amène seulement devant le tribunal « l’un des promoteurs de ces divisions, » et sans nommer Luther ni Calvin, il est évident que c’est l’un d’eux qu’il met en scène, probablement le dernier. « Ayant licence de parler, le réformateur commence ainsi : O souverain Dieu ! quand j’ai considéré les mœurs des ecclésiastiques être quasi partout corrompues, j’ai été justement ému à courroux contre eux, et quand aussi je pensais que j’avais consumé tant de temps en l’étude de la théologie et des sciences humaines et n’avais pas toutefois en l’Église le degré que mes labeurs méritaient, tandis que d’autres moindres que moi étaient élevés en honneurs et en bénéfices, j’ai induit la plus grande partie du peuple à mépriser les décrets de l’Église ; j’ai affirmé que les évêques de Rome avaient faussement usurpé le titre de vicaires de Christ ; et ayant par ce bruit de doctrine et d’esprit obtenu renommée entre les peuples, j’ai causé plusieurs séditions et divisions en l’Église. »

Sadolet ayant ainsi fait parler le réformateur, s’adresse de nouveau à ceux de Genève, et leur dit : « Que sera-ce donc, frères que je désire être unis avec moi ? » Le résultat de cette double comparution est inévitable ; et le promoteur de tout ce mal « se fondant sur ses œuvres, méprisant les assemblées générales des évêques, démembrant l’unique épouse de Christ, et déchirant la robe du Seigneur, ne peut que pleurer perpétuellement sa misère, en rechignant des dents, voire contre soi-même. » En conséquence l’évêque-cardinal « exhorte ses frères de Genève, après avoir ôté tous les brouillards d’erreur, de demeurer en l’union de notre sainte mère l’Églisee. »

e – Voir « Sadoleti Epistola ad Genevates. » Calvin, Opp., V, p. 365-384. Nous citons d’après l’édition française, Genève, 1860.

Le raisonnement de Sadolet péchait par la base. Il avait confondu la Réformation du seizième siècle avec les prétendues réformes des siècles précédents. Ces essais assez Nombreux s’attachaient aux mœurs du clergé, aux abus de l’Église, sans s’en prendre à la doctrine, et ils échouèrent. Mais la vraie Réformation s’attaqua à la fausse doctrine de Rome pour mettre celle de l’Évangile à sa place, « elle saisit ainsi le taureau par les cornes, » comme dit Luther, et le mit bas. Des catholiques libéraux se sont imaginé que si dès l’abord on eût procédé comme Sadolet, il en fût advenu tout autrement de la Réformef. Mais ils se trompent comme l’évêque de Carpentras qui, prenant pour but de ses attaques un personnage en l’air, ne fit que battre l’air.

fKampschulte. Johann Calvin, p. 353.

Le Conseil ayant entendu cette lettre, accepta très volontiers les compliments faits à Genève, remercia honnêtement l’envoyé du cardinal et le chargea de lui dire qu’on lui ferait dans la suite une plus ample réponse. Gela était nécessaire, car les partisans du pape dans Genève portaient aux nues l’épître du cardinal, et cherchaient à la répandre tout autour d’eux. Mais il n’y avait personne qui pût répondre ; les pasteurs établis par le gouvernement n’étaient pas de force à lutter avec Sadolet. Morand lui-même à qui le Conseil le demanda en était incapable. Tous ceux qui tenaient de quelque manière à la Réforme en étaient effrayés, comprenant que le silence, en un tel état de choses, ferait certainement un grand mal à Genèveg.

g – « Magnum civitati in eo rerum statu damnum. » (Beza, Vita Calv., p. 6)

C’est le 26 mars que la lettre par laquelle Sadolet demandait aux Genevois d’abandonner la Réformation avait été remise au Conseil ; le 27, ce corps décida de faire la réponse en temps et lieu ; et le 28 parurent en sa présence plusieurs citoyens, et l’un d’eux, François Chamois, demanda en leur nom que la confession de foi de la Réformation qui avait été jurée à Saint-Pierre le 29 juillet 1537, fût retirée des mains de l’ancien secrétaire officiel, comme contraire aux franchises ; qu’eux-mêmes fussent relevésh du serment qu’ils avaient prêté à cette profession. Il y a un rapport si intime et si évident entre la demande de Sadolet et la démarche de ces citoyens, l’une succéda si exactement à l’autre, qu’il est bien difficile de ne pas croire que la lettre de l’évêque fut pour beaucoup dans la requête de Chamois et de ses amis. L’audience donnée par le Conseil au député d’un cardinal et la demande dont il était porteur étaient une affaire trop considérable et d’un trop vif intérêt pour que le bruit ne s’en répandit pas aussitôt dans cette ville où l’on disait si promptement : « Qu’y a-t-il ? Que dit-on ? Que fait-on ? » Parmi les citoyens qui accompagnaient Chamois, il pouvait y en avoir qui n’appartenaient point au parti catholique, et profitaient seulement de l’occasion pour se débarrasser d’une confession de foi qui leur était à charge ; mais on ne peut pas s’étonner que des écrivains romains aient vu dans la demande de Chamois la conséquence de la démarche de Sadolet. Michel Rozet, fils de Claude, dit non sans dessein dans ses Chroniques que ce fut un jour après que la dépêche du cardinal fut arrivée à Genève que les citoyens protestèrent contre les articles. Il ajoute même : « On avait advertissement des voisins, des gens d’armes que les ennemis préparoyent, et qu’ils avaient intelligence avec quelques-uns dedans la ville. » Cette démarche ne fut pas sans succès. C’était Claude Rozet qui avait reçu les serments des citoyens le 29 juillet, et chez qui se trouvait encore l’original des fameux articles ; le Conseil lui intima l’ordre de les remettre. Quelque grave que fût cet acte, on ne peut pourtant pas dire que la foi fût livrée avec les articles de foi ; plusieurs n’avaient jamais eu cette foi, et ceux qui l’avaient eue la gardèrent. Néanmoins livrer l’acte fondamental de la réformation évangélique était certainement un pas important vers Romei.

h – Registres du Conseil des 27, 28 mars, etc. Rozet, Chronique msc l. IV, ch. 28. Roget, p. 147.

i – Registres du Conseil ad diem. Rozet, Chronique msc, l. IV. ch. 28. Gautier.

On ne tarda pas à voir ce qu’il fallait penser de la charité chrétienne, de l’affection touchée de double miséricorde et compassion dont Sadolet avait donné l’assurance. Dans le mois même qui suivit la remise de la lettre de Sadolet, un Genevois notable, Curtet, châtelain de Chaumont, sur le mont du Vuache, se rendit à Annecy qui n’en était pas éloigné, et se trouvant le 17 avril dans son hôtellerie, il parlait, avec les gens du pays, de Dieu et de son Évangilej. Parmi les assistants était Montchenu qui, vexé de n’avoir pas réussi à livrer Genève à François Ier, en avait conservé beaucoup d’aigreur, et, autant par pique que par haine de la Réforme, dénonça le Genevois et échauffa contre lui le clergé ; bref, le châtelain fut brûlé vif.

j – Roget, I, 163.

Un autre Genevois, Jean Lambert, frère du conseiller, était depuis quelque temps dans les prisons de Savoie pour le même motif. Une semaine après l’exécution de Curtet la place de Chambéry se couvrait de cette foule nombreuse, qui court après le triste spectacle d’une mort violente. Lambert fut amené vers trois heures ; c’était un jeune homme frais et fort ; on le pourmena çà et là pour le montrer au peuple : « C’est un de ces cagots de Genève, » disait-on quand il passait, et autres semblables propos. Il fut conduit devant le château, où se trouvait le bûcher. Le prévôt voulait qu’il fit quelque confession ; mais Lambert n’ouvrait pas la bouche. « Perce-lui la langue, s’il ne veut rien parler, » cria barbarement le prévôt irrité à l’exécuteur des hautes-œuvres. Les prêtres qui entouraient leur victime voulaient le contraindre à réciter l’Ave Maria, mais le martyr se refusa à le faire, et s’adressant au Père qui est aux cieux, il prononça à haute voix la prière du Seigneur. Ceci irrita les curés et les moines, qui crièrent aux spectateurs : « Ne priez pas pour ce maudit chien, car il est damné à tous les diables. » « Lambert mourut, dit un des rapports, pour la foi de Dieu et sans qu’on lui eût fait de procès. » Si les paroles de Sadolet étaient bien tendres, les actes de ses coreligionnaires étaient bien dursk.

k – Registres du Conseil du 29 avril 1539. Rapport à MM. de Berne. Rozet. Gaberel.

La lettre de l’évêque de Carpentras ne pouvait rester inconnue à Calvin ; un pasteur de Berne, Sulzer, la lui avait en effet apportée dans le mois d’avril. Le réformateur la lut et son premier mouvement semble avoir été de se demander s’il valait la peine d’y répondre ; mais comprenant le mal que cette lettre pouvait faire à Genève, « oubliant toutes les injures qu’il avait reçuesl, » cédant aux instances de ses amis de Strasbourg, il se mit à l’œuvre. « Ce sera l’affaire de six jours, » écrivit-il à Farel. La lettre porte la date du 1er septembre 1539m. Elle est importante, soit par la lumière qu’elle jette sur le caractère et l’œuvre de Calvin, soit parce qu’il faut connaître comment fut paré le coup que Rome portait alors à la Réforme ; elle fut, on peut dire, la voix puissante qui ramena Genève au véritable Évangilen. Deux sentiments y dominent à l’égard de Sadolet. Calvin s’adressant à l’un des hommes les plus célèbres, les plus éclairés du catholicisme, lui parlera avec respect et même avec éloge ; mais aussi, il ne cachera pas l’indignation que ses attaques lui inspirent.

l – « Omnium injuriarum oblitus. » (Beza, Vita Calv., p. 6.)

m – Bèze-Colladon, Vie de Calvin, p. 39.

n – L’original de cette lettre est en latin. Voir Calvin, Opp., V, p. 385-416. Calvin la traduisit en français en 1540. Edition de Genève 1860.

« Ton excellente doctrineo, dit-il en commençant, ta grâce merveilleuse en parler, t’a mérité à bon droit d’être tenu en grande estime et admiration par les vrais sectateurs des bonnes lettres, et il me déplaît merveilleusement qu’il me faille par cette complainte blesser la bonne renommée. Je ne l’eusse jamais entrepris, si je n’y eusse été contraint… Personne ne pensera que la cause pouvait être délaissée de moi sans grande lâcheté et mépris de mon ministère.

o – Ce mot est pris ici dans le sens de savoir, érudition.

Tu as écrit il y a peu de temps une lettre au Conseil et peuple de Genève, et ne voulant pas user d’aspérité envers ceux dont tu avais besoin pour gagner ta cause, tu as tâché par douces paroles de les circonvenir. Puis tu es venu impétueusement et comme à bride avalée (bride abattue) dégorger contre ceux qui, selon ton dire, ont mis par cavillations cette pauvre ville en trouble. Je veux bien que tu saches, Sadolet, que je suis l’un de ceux contre lesquels tu parles. Et, bien que je sois pour le présent, déchargé de l’administration de l’Église de Genève, cela ne m’empêche pas de lui porter un amour paternel.

Mais toi, Sadolet, toi, étranger, qui n’as eu ci-devant aucune connaissance du peuple de Genève, tu te dis tout à coup avoir envers lui singulier amour et bénévolence, dont jamais néanmoins ne sortit aucun fruit. Toi qui as fait ton apprentissage à la cour de Rome, cette boutique de toutes finesses et astuces, qui même as été nourri comme sur les bras du pape Clément, et de renfort fait cardinal, tu as certes beaucoup de taches qui te rendent suspect. Le devoir des pasteurs est de mener les âmes dociles droitement à Christ ; mais ton point principal est que tu les remettes en la puissance du pape.

Voulant nous rendre suspects, tu nous imposes à tort (car tu sais bien le contraire) de n’avoir voulu que satisfaire notre ambition et notre avance. Certes, si j’avais eu égard à mon profit, je ne me fusse jamais séparé de votre faction. Et qui oserait objecter à Farel telles choses, à lui qui, sorti de noble maison, n’avait besoin de l’aide d’autrui ? Le plus court chemin pour parvenir aux richesses et aux honneurs n’était-il pas d’accepter dès le commencement les conditions que vous nous avez offertes ? De quelle somme votre pape eût-il alors racheté le silence de plusieurs et de combien le rachèterait-il encore aujourd’hui ? N’avons-nous pas demandé qu’après en avoir donné aux ministres ce qui est selon leur état, ces richesses ecclésiastiques, que ces gouffres dévorent, fussent distribuées aux pauvres, comme en l’Église primitive ? Nous n’avons pensé qu’à accroître le royaume de Dieu par notre petitesse et humilité, et vouloir persuader le contraire est chose fort mal séante à Sadolet, homme de telle estime en science, prudence et gravité…

Ceux de Genève, se retirant de la fange d’erreur où ils étaient submergés, sont revenus à la doctrine de l’Évangile, et tu appelles cela abandonner la vérité de Dieu ! Ils se sont retirés de la subjection et tyrannie papale, afin d’avoir une meilleure forme ecclésiastique, et tu dis que c’est là une vraie séparation de l’Église ! Certes, Sadolet, je t’attraperai au passage. Où est chez vous la Parole de Dieu, qui est la marque de la vraie Eglise ? Si un homme est du troupeau de Dieu, il faut qu’il soit préparé à la bataille. Voici l’ennemi tout près : il approche, il combat, et même c’est un ennemi bien en point (en état) auquel nulle puissance mondaine ne peut résister. Quel les armes pourra avoir ce pauvre chrétien pour ne pas être accablé ? C’est la Parole de Dieu. L’âme privée de la Parole de Dieu est livrée au diable toute désarmée, afin qu’il la tue. La première entreprise de l’ennemi sera donc d’ôter au combattant le glaive de Jésus-Christ. Le pape, comme les illuminés, se vante arrogamment de posséder l’Esprit. Mais c’est faire injure au Saint Esprit, en le séparant de la Parole.

Nous nous accordons mieux avec l’antiquité que vous autres, tu le sais, ô Sadolet, et nous ne demandons autre chose que de voir restaurer l’ancienne face de l’Église qui a été déchirée et presque détruite par le pape et sa faction. Et sans parler de l’état où l’Église fut constituée par les apôtres (lequel pourtant il cous faut recevoir), considère ce qu’elle était chez les Grecs du temps de Chrysostôme et de Basile, chez les Latins du temps de Cyprien, Ambroise et Augustin, et puis contemple ensuite les ruines qui seules vous de meurent. Tu trouveras autant de différence entre l’une et l’autre qu’entre l’Église qui florissait sous David, et celle qui était tombée en toutes superstitions sous Sédécias. Appelleras-tu un ennemi de l’antiquité, celui qui plein de zèle pour la piété ancienne, veut restituer en leur pristine resplendissance, les choses qui sont maintenant dépravées ? De quel droit sommes-nous accusés d’avoir subverti la discipline ancienne, par ceux mêmes qui l’ont abolie ?

Ne te souvient-il pas qu’au temps où nos gens commençaient à se montrer, on n’enseignait dans les écoles que pure sophisterie, tant entortillée que la théologie scolastique pouvait s’appeler à bon droit une espèce de magie secrète ? Il n’y avait pas de sermons dont les sottes vieilles n’apprissent plus de rêveries qu’elles n’ont temps en raconter, un mois durant, auprès de leur foyer. Le premier point était consacré aux questions obscures de l’école, pour attirer l’admiration du pauvre peuple ; et le second à des fables joyeuses ou spéculations récréatives pour exciter les cœurs à joyeuseté. Mais aussitôt que les nôtres ont levé leur enseigne, les ténèbres ont été dissipées ; et vos prêcheurs, enseignés par eux et contraints par la honte et la murmuration du peuple, ont dû se conformer à leur exemple, quoiqu’ils se sentent encore de cette vieille bêtise.

Tu touches de la justification par la foi. Mais cet article, qui est le souverain en notre religion, a été effacé par vous de la mémoire des hommes. Tu prétends que nous ne tenons compte des bonnes œuvres ; si tu regardais mon catéchisme, au premier mot tu te tairais comme vaincu. Certes nous nions que pour la justification de l’homme elles valent, non pas un poil de tête, car l’Écriture ne nous donne autre espérance qu’en la seule bonté de Dieu. Mais si nous nions le règne des œuvres dans la justification de l’homme, nous le leur assignons en la vie des justes ; car Christ est venu pour créer un peuple sectateur des bonnes œuvres. »

Nous passons les belles pages de Calvin sur la cène, la confession, l’invocation des saints, le purgatoire, le ministère, l’Église, et nous en venons au moment où il rappelle que Sadolet l’a cité lui et ses frères, « comme criminels devant le siège judicial de Dieu. » Il accepte cette sommation.

« Dressons nos oreilles, dit-il, à ce son de trompette que les cendres mêmes des morts entendront du fond de leurs sépulcres. » Et non seulement en son nom, mais en celui de tous les réformateurs, Calvin dit à Dieu :

« J’en ai toujours appelé à ton tribunal, Seigneur, des accusations dont j’étais oppressé sur la terre, et c’est avec la même confiance que je comparais maintenant devant toi, sachant qu’en tes jugements la vérité règne. Ils m’ont accusé de crimes très griefs et d’hérésie. Mais d’abord qu’ai-je fait ? Voyant que ne se souciant pas de ta Parole, ils abusaient le menu peuple, et se moquaient de lui par je ne sais quelles baveries, j’ai osé contredire à leurs constitutions. Ton Christ était bien adoré comme Dieu, mais il était quasi sans gloire, car dépouillé de sa vertu et de sa puissance, il était caché en la troupe des saints, comme un autre du commun. Nul n’était qui se reposât en sa seule justice, et si quelqu’un, possédant ta bénignité et la justice de ton Fils, concevait une espérance sûre du salut, cela était, disaient-ils, une téméraire présomption et une folle arrogance. Alors, ô Seigneur, tu as mis devant moi ta Parole, comme une torche, pour me faire connaître combien ces choses sont pernicieuses, et tu as touché mon cœur afin que je les eusse en abomination.

Ils m’ont accusé de schisme. Mais doit-il être réputé traître, celui qui, voyant les soldats délaisser leurs rangs, oublier leur capitaine, la bataille, le serment qu’ils ont prêté, épars, écartés, vagants çà et là, élève l’enseigne, les rappelle et les remet en ordre ? Pour les retirer d’une telle erreur, je n’ai pas mis au vent un drapeau étranger, mais ce noble étendard qu’il nous est nécessaire de suivre, si nous voulons être enrôlés au nombre de ton peuple. Mais ceux qui devaient tenir ces soldats en bon ordre et qui les ont au contraire jetés en erreur, ont mis les mains sur moi ; et le combat s’est enflammé jusqu’à rompre l’union. Mais de quel côté est la faute ? C’est maintenant à toi, Seigneur, de le dire et de prononcer.

Si j’eusse voulu avoir paix avec ceux qui se vantaient d’être les premiers en l’Eglise, il m’eût fallu l’acheter par l’abnégation de la vérité. J’ai cru devoir me soumettre à tous les dangers du monde, plutôt que de condescendre à un pacte si exécrable. Mais je ne pense pas qu’ayant la guerre avec de tels seigneurs, je fusse en discorde avec ton Église. Ton Fils, tes apôtres avaient prédit qu’il y aurait des loups ravisseurs, parmi ceux mêmes qui se donneraient pour pasteurs. Devais-je donc leur donner la main ? Ils n’étaient pas schismatiques, les prophètes, parce qu’ils avaient contention avec les sacrificateurs. Moi donc, confirmé par leur exemple, j’ai tellement persisté que ni leurs menaces, ni leurs dénonciations ne m’ont aucunement étonné.

Des émotions s’en sont suivies ; mais comme elles n’ont point été excitées par moi, on ne doit point me les imputer. Tu sais bien, Seigneur, que je n’ai cherché autre chose, sinon que par ta parole, toute controverse fût apaisée. Tu sais que je n’ai pas refusé, même au péril de ma tête, que la paix fût remise en l’Église. Mais que faisaient nos adversaires ? Ne couraient-ils pas soudainement et furieusement au feu, au gibet, à l’épée ? N’excitaient-ils pas les gens de tout état à cette même rage ?… Dont il est advenu qu’une telle guerre s’est allumée. Et quoi qu’on pense, je suis délivré de toute crainte, puisque nous sommes devant ton siège judicial où l’équité est jointe à la vérité. »

Ici Calvin raconte sa conversion. C’est une partie importante de sa défense, nous ne pouvons la supprimer. C’est toujours au juge suprême qu’il s’adresse :

« Quant à moip, Seigneur, j’ai confessé la foi chrétienne, comme je l’avais apprise dès ma jeunesse.

p – Calvin place ce morceau dans la bouche d’un réformé quelconque, comparaissant devant le tribunal suprême : « Neque iis, qui prædicatione nostra edocti ad eamdem nobiscum causam accesserint, deerit quod pro se loquantur quando hæc cuique parata erit defensio : Ego et… etc. » Mais il n’est pas douteux qu’il raconte sa propre histoire. (Éditeur.)

Il n’y avait alors que peu de gens auxquels fût remise l’étude de cette divine et secrète philosophie ; et il fallait auprès d’eux en chercher les oracles. Mais ils ne m’avaient bien enseigné ni sur l’adoration de la divinité, ni sur une espérance certaine du salut, ni sur le devoir d’une vie chrétienne. Pour obtenir ta miséricorde, ils ne donnaient d’autre moyen que de satisfaire pour nos péchés et d’en effacer en toi la mémoire par nos bonnes œuvres. Ils disaient que tu étais un juge rigoureux, vengeant sévèrement l’iniquité, ils montraient combien épouvantable devait être ton regard, et commandaient que l’on s’adressât aux saints, afin que par leur intercession, tu nous fusses rendu propice. Mais quand j’avais accompli toutes ces choses, et quoique je m’y confiasse quelque peu, j’étais bien éloigné d’avoir une conscience tranquille et assurée. Toutes les fois que je descendais en moi-même, ou que j’élevais mon cœur à toi, une horreur si extrême me surprenait qu’il n’y avait ni purifications, ni satisfactions qui m’en pussent guérir. Plus je me considérais de près, plus étaient aigus les aiguillons dont ma conscience était pressée ; il ne me demeurait ni soulagement, ni confort.

Rien de meilleur ne s’offrant à moi, je poursuivais le train que j’avais commencé, quand s’est élevée une bien autre forme de doctrine, non pour nous détourner de la profession chrétienne, mais pour la ramener à sa propre source et la restituer en sa pureté, émondée de toute ordure. Offensé de cette nouveauté, je ne voulais lui prêter l’oreille, et je confesse qu’au commencement, je lui ai vaillamment résisté. Une chose surtout me gardait de croire ces gens-là ; c’était le respect de l’Église.

Mais après que j’eus quelquefois souffert d’être enseigné, je reconnus que la crainte de voir la majesté de l’Église diminuée était vaine. Ces gens montraient qu’il y avait une grande différence entre abandonner l’Église et corriger les vices dont elle est souillée, et que s’ils parlaient librement contre le pape de Rome, tenu pour vicaire de Christ et chef de l’Église, ils le faisaient parce que ces titres n’étaient que de vains épouvantements qui ne devaient pas éblouir les yeux des fidèles, que le pape ne s’était élevé en telle magnificence que quand l’ignorance oppressait le monde comme un profond dormir, que c’était de sa propre autorité et seul vouloir qu’il s’était lui-même élu, et qu’il ne fallait aucunement souffrir la tyrannie dont il oppressait le peuple, si nous voulions que le royaume de Christ demeurât entier parmi nous, que lorsque cette principauté fut élevée, le véritable ordre de l’Église fut entièrement perdu, les clefs (ordre ecclésiastique) méchamment faussées, la liberté chrétienne comprimée, le royaume de Christ totalement renversé.

Commençant à connaître dans quel bourbier d’erreurs je m’étais vautré, et de combien de macules je m’étais honni, véhémentement consterné et éperdu à la vue de la misère en laquelle j’étais tombé et par la connaissance de la mort éternelle qui m’était prochaine, je condamnai avec pleurs et gémissement ma manière de vivre passée et n’estimai rien m’être plus nécessaire que de me retirer en la tienne. Que me reste-t-il donc à faire, à moi pauvre et misérable, sinon de t’offrir, pour toute défense, une humble supplication de ne pas m’imputer le tant horrible abandon et éloignement de ta parole, dont tu m’as une fois retiré par ta bénignité merveilleuse ? »

Ayant achevé sa plaidoirie devant le juge, Calvin revient à Sadolet et lui dit : « Maintenant, si bon te semble, compare ce discours à celui que tu as mis dans la bouche de ton homme, dont la défense ne tourne que sur ce gond, savoir qu’il a constamment gardé la religion qui lui a été transmise par ses aïeux et prédécesseurs. Son salut est en grand danger, sans point de faute, car par la même raison, les Juifs, les Turcs et les Sarrasins échapperaient au jugement de Dieu. Le tribunal ne sera pas alors dressé pour approuver l’autorité des hommes, mais pour maintenir la vérité de Dieu. Vos docteurs n’auront point alors des tréteaux à commandement, pour y vendre sans danger leurs happelourdesqet abuser les consciences par leurs tromperies et inventions, a Us demeureront ce qu’ils sont, et ils tomberont par le jugement de Dieu, qui dépend, non de la faveur du peuple, mais de son immuable équité.

q – Pierres fausses qui ont l’éclat et l’apparence de pierres précieuses.

Quoique tu nous traites trop inhumainement dans toute ton épître, toutefois c’est en la dernière clause, qu’à pleine bouche, tu nous imputes le plus énorme de tous les crimes, savoir : de dissiper et mettre en pièces l’épouse de Jésus-Christ. Quoi ! l’épouse de Jésus-Christ serait elle déchirée par ceux qui désirent la présenter à Christ comme une vierge chaste, et qui, la voyant corrompue par plusieurs souillures, la rappellent à la foi maritale ? La pureté de l’Église n’était-elle pas perdue par des doctrines étrangères, déshonorée par d’innumérables superstitions, entachée par l’adoration des images ? Oui-da, parce que nous n’avons pas souffert que le sacré reposoir et la chambre nuptiale de Christ fussent ainsi souillés par vous, on nous accuse d’avoir démembré son épouse. Cette lacération, c’est vous qui vous en êtes rendus coupables et non pas envers l’Église seulement, mais envers Jésus-Christ lui-même, que vous avez misérablement découpé. Où est la santé de Christ, quand la gloire de sa justice, de sa sainteté, de sa sagesse est ailleurs transférée ?

Je reconnais que, depuis que l’Évangile est de nouveau apparu, de grandes contentions se sont échauffées. Toutefois, ce n’est pas aux nôtres qu’il faut l’imputer. Nous demandons une paix avec la quelle le royaume de Christ fleurira, mais vous, vous estimez que tout ce qui est gagné pour Christ est perdu pour vous. Fasse le Seigneur, Sadolet, que toi et les tiens compreniez une fois, qu’il n’y a pas d’autre lien dans l’Église que Christ notre Seigneur, qui nous retire de la dissipation du monde, pour nous mettre dans la société de son corps, afin que par sa seule Parole et son Esprit, nous soyons unis en un cœur et une pensée !

De Strasbourg, le 1er jour de septembre 1539. »

Cette lettre se répandit partout où la grande question du temps était agitée et fit une vive impression. Elle avait un mouvement, une fermeté, une franchise, une vie qu’on n’était pas accoutumé à rencontrer dans les écrits des docteurs romains. Luther en ressentit une grande joie et peu après la publication, fit saluer Calvin « respectueusement. » En même temps, frappé de la présomption romaine de Sadolet, il ajoutait malignement : « J’aimerais que Sadolet pût croire que Dieu est le créateur des hommes même en dehors de l’Italier. » Il exprimait sa joie de ce que Dieu suscitait des hommes comme Calvin, et loin de le regarder comme un antagoniste, il voyait en lui un docteur qui continuerait ce qu’il avait lui-même commencé contre l’Antechrist, et, avec l’aide de Dieu, l’achèverait.

r – « Sadoleto optarem ut crederet Deum esse creatorem hominum, etiam extra Italiam. » (Luth., Epp., V, p. 211. Calv., Opp., X, p. 402.

Mais ce fut surtout à Genève que la lettre de Calvin fit une grande impression. Les égards qu’il avait montrés à Sadolet, prévenaient en sa faveur, et l’éloquence de sa parole, ce don de l’âme qu’il possédait, le rendait maître des esprits. Il y avait dans sa pensée et ses expressions une correspondance intime avec les dispositions d’un grand nombre de ses lecteurs. On ne pouvait d’ailleurs lire les deux lettres sans reconnaître que le jeune docteur évangélique avait battu le cardinal romain. Et puis, la cause pour laquelle Calvin avait livré la bataille, n’était-ce pas celle de Genève ? La défaite de Sadolet, et par là même de ses constituants, le pape et la conférence de Lyon, n’était-elle pas le plus grand service que l’on pût rendre à la république ? Et enfin cet homme que l’on avait chassé, n’avail-il pas parlé de cette ville qui l’avait banni avec un paternel amour ? Ne disait-il pas dans cette lettre : « Je ne peux distraire mon esprit de l’Église de Genève, ni la moins aimer et tenir chère que ma propre âme… Quelle bêtise serait-ce, je vous prie, de ne tenir compte de la ruine de ceux pour la protection desquels il faut veiller jour et nuit. »

Sadolet lui-même ne put se dissimuler la force du coup qu’il recevait, et n’osa répliquer. Le général s’étant fait battre, l’état-major se dispersa ; il ne fut plus question de la conférence de Lyon, et l’évêque de la Baume ne tarda pas à disparaître de la scène du monde. En même temps que Calvin répondait à Sadolet, il écrivait à Neuchâtel, à Lausanne, à Genève. Il appelait ceux de cette dernière ville à la repentance envers Dieu, au support des méchants, à la paix avec leurs pasteurs et surtout il les exhortait à invoquer Dieus. Genève s’affermit dans son amour pour une cause qui avait été si bien défendue contre les attaques de l’un des orateurs les plus distingués du siècle ; et les portes de la cité, fermées au réformateur, commencèrent à s’entr’ouvrir.

s – « Ad tolerantiam adversus improbos et ad Dei invocationem imprimis exhortetur. » (Beza, Vita Calv., p. 7.)

Calvin eut, dans le temps, affaire avec un autre docteur catholique de beaucoup moins de valeur que Sadolet, Caroli ; cet homme ne vaut pas la peine qu’on s’arrête beaucoup à ce qui le concerne. N’ayant pu obtenir les bonnes grâces du pape ni du cardinal de Tournon, il fit encore une évolution et se tourna de nouveau vers les réformateurs. Farel le reçut avec beaucoup de douceur, crut à ses promesses et se réconcilia avec lui. Caroli arriva à Strasbourg. Bucer, aussi indulgent que Farel, demanda pourtant à Calvin d’exposer toutes les fautes de l’aventurier ; le réformateur répondit qu’il ne le ferait pas, croyant que cela n’amènerait à rien, mais il invita l’orgueilleux docteur à reconnaître cordialement et sincèrement qu’il avait péché. Au lieu de cela, un écrit fut présenté à Calvin dans lequel Caroli disait « qu’il remettait au jugement du Seigneur les offenses dont on s’était rendu coupable envers lui, et qui l’avaient engagé à quitter l’Église évangélique. » Le réformateur en fut indigné. « Cela émut tellement ma bile, dit-il, que je la déchargeai avec amertume. Je déclarai que j’aimais mieux mourir que signer un tel papier. » Il céda pourtant un peu à ses amis et déclara qu’il considérerait la chose avec plus de soin avant de donner une réponse décisive. A peine fut-il de retour chez lui qu’il fut saisi d’un paroxysme extraordinaire. « Je ne pouvais trouver de consolation, dit-il à Farel, que dans les soupirs et les larmes, et ce qui m’affligeait le plus, c’est que c’était vous qui m’aviez causé tout ce mal. Vous n’auriez pas dû le recevoir de nouveau dans notre communion à moins qu’il ne reconnût solennellement son offense et ne déclarât s’en repentir. Mais maintenant que vous l’avez reçu, empêchez du moins vos gens de l’insultert. » Bientôt pourtant les amis de Calvin à Strasbourg et Farel lui-même reconnurent qu’ils avaient été trop indulgents. Caroli voyant les Églises de Neuchâtel et de Strasbourg lui refuser les demandes qu’il leur adressait se retira à Metz, et de là écrivit à Calvin une lettre dans laquelle il lui offrait de se réconcilier avec lui s’il voulait lui procurer un bénéfice ; il semblait vouloir lui imposer par de vaines bravades et de vifs reproches. Calvin lui demanda comment il se faisait qu’il se fût vanté devant les adversaires de Christ à Metz d’être prêt à convaincre d’hérésie le réformateur et ses amis. Il ajouta qu’il ne pouvait lui procurer l’Église qu’il lui demandait, d’abord parce qu’il n’en avait point à sa disposition, ensuite parce qu’il ne pourrait le faire tant qu’ils ne seraient pas d’accord quant aux doctrines. « Tournez-vous sérieusement vers le Seigneur, lui dit-il, et alors vous pourrez revenir à nous avec cette amitié et cette concorde fraternelle que Farel et moi nous sommes prêts, dans ce cas, à vous témoigner. » Caroli ne suivit pas ces conseils pleins de bienveillance ; il retourna à Rome où il mourut de misère et, dit-on, de maladies honteuses, dans un hôpitalu.

t – Lettres de Calvin à Farel, de septembre 1539 ; du 8 octobre 1539 ; du 10 avril 1540. Calvin, Opp., X, p. 374-401.

u – Ruchat, Histoire de la Réformation, V, p. 134.

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