John Wesley, sa vie et son œuvre

3.
Les développements de l’œuvre
(1744-1770)

3.1 Luttes et victoires (1744-1747)

Wesley prêche devant l’université d’Oxford. — Fatigues et dangers. — Persécutions en Cornouailles. — Wesley à Falmouth. — Nombreuses agressions. — Bon accueil dans le pays de Galles et dans le nord. — Il héberge un prêtre. — Introduction du méthodisme à Osmotherley. — Le baptême d’une quakeresse. — Le prêtre Adams. — Travaux des collaborateurs de Wesley. — Le méthodisme dans l’armée et sur les champs de bataille. — Bataille de Fontenoy. — Débarquement du prétendant. — Conduite patriotique de Wesley. — Visite dans le sud-ouest en 1746. — Voyage en hiver. — Tetney. — Newcastle. — Leeds. — Keighley. — Haworth. — Manchester. — Wesley à Plymouth. — Sainte Agnès. — Changement des dispositions du peuple en Cornouailles. — Wesley combat les antinomiens. — Ses rapports avec les prophètes français. — Il donne à ses chapelles des fidéi-commissaires. — Fondation de dispensaires. — La Médecine primitive. — Diaconat. — Maisons de pauvres. — Ecole. — Société de prêt au travail. — Sa fortune. — Il s’occupe des études de ses prédicateurs. — Ses rapports avec le dissident Doddridge. — Lettre de Whitefield. — Rapprochement entre les deux branches du méthodisme. — Publications de Wesley.

Encouragé par les perspectives qui s’ouvraient devant lui, Wesley se remit au travail avec une ardeur infatigable. En août 1744, il fut appelé par tour de rôle à prêcher devant l’université d’Oxford, en sa qualité d’agrégé. Il profita de cette occasion pour adresser aux dignitaires de l’Église un exposé calme et lumineux de la doctrine évangélique, et pour leur faire entendre quelques exhortations respectueuses, mais fermes, sur leurs devoirs spéciaux. « J’ai prêché, écrit-il dans son journal, pour la dernière fois, je crois, dans l’église de Sainte-Marie. Je suis net maintenant du sang de ces hommes ; j’ai pleinement déchargé mon âmef. » Ce sermon irrita fort les principaux chefs de l’université et bon nombre d’étudiants. Les premiers ne lui pardonnèrent pas de leur avoir rappelé les devoirs qu’ils négligeaient, et les seconds de leur avoir reproché leur frivolité et leurs vices. On décida que la chaire de Sainte-Marie ne serait plus ouverte à Wesley, et en effet, lorsque revint son tour, il apprit qu’on lui avait donné un suppléant.

fJournal, août 1742.

S’il savait ainsi mettre à profit les rares occasions qui s’offraient à lui d’évangéliser les classes élevées et instruites de la société, Wesley n’oubliait pas que sa mission spéciale l’appelait à s’occuper surtout des petits. Il continuait ses voyages missionnaires, que les rigueurs même de l’hiver n’interrompaient pas. Plus d’une fois, sa vie fut en danger sur ces chemins défoncés, que des neiges abondantes ou des débordements de rivières rendaient en hiver presque impraticables. Il fallait souvent mettre pied à terre et mener par la bride une monture qui refusait d’avancer ou dont le pied mal assuré glissait à chaque pas.

Wesley eut en février 1745 deux journées particulièrement mauvaises. Voici comment il en parle dans son journal : « J’ai eu des voyages bien pénibles, mais aucun ne peut se comparer à celui-ci. J’ai été constamment exposé au vent, à la grêle, à la pluie, à la glace et à la neige, par une température extraordinairement froide. Mais tout cela est passé ; ces jours ne reviendront pas et sont, par conséquent, comme s’ils n’avaient jamais été. »

Wesley supportait ces fatigues avec une remarquable tranquillité d’âme. Il trouvait d’abondantes compensations à ces peines dans les succès de son ministère. Il était d’ailleurs trop absorbé par sa grande œuvre pour se préoccuper des petits désagréments qui en étaient l’accompagnement naturel. Dans ses voyages, il ne se bornait pas à prêcher aux multitudes accourues sur son passage ; mais il profitait des moindres occasions pour travailler à l’œuvre de son Maître. Tout en chevauchant par les chemins de l’Angleterre, il savait entrer en conversation avec les personnes qu’il rencontrait, et amener l’entretien sur des sujets religieux. L’aménité de son caractère, unie à un talent de conversation très remarquable, le faisait rechercher ; sa réputation déjà étendue et si controversée excitait la curiosité, et on vit des personnes parcourir de longues distances pour se procurer la satisfaction de le voir et de lui parler. Cette curiosité n’était pas toujours sympathique sans doute ; mais nul ne savait aussi bien que Wesley désarmer la malveillance, à force de simplicité et de calme.

Pendant la fin de 1744, les méthodistes des Cornouailles eurent beaucoup à souffrir. Wesley affirme que « la guerre contre les méthodistes était menée avec beaucoup plus de vigueur que ne l’était celle contre les Espagnolsg ». L’un de ses prédicateurs lui écrivait : « La Parole de Dieu a un libre cours ici ; elle se répand et est glorifiée. mais le diable enrage. A Saint-Ives, nous ne pouvons pas fermer la porte du lieu où se réunit la société, sans que la populace menace de l’enfoncer. » Ces menaces se réalisèrent peu de temps après : la chapelle de Saint-Ives fut démolie par le peuple, en témoignage de sa joie au sujet de la victoire remportée par l’amiral Matthews sur les Espagnols. Un prédicateur, pendant qu’il prêchait à Camborne, fut saisi violemment et mené en prison comme vagabond ; il y resta jusqu’à la session des assises, qui le mit en liberté.

gŒuvres, t. XIII, p. 310.

L’instigateur de cette persécution était le Dr Borlase, ministre distingué par sa science et auteur d’un ouvrage estimé sur les antiquités des Cornouailles, mais anglican fanatique, qui se signala, à la tête du clergé du comté, par sa dureté à l’égard des méthodistes. Ce fut lui qui, l’année suivante, fit saisir Maxfield pour l’enrôler de force et lança un mandat d’amener contre Wesley lui-même. Celui-ci fut arrêté en effet pendant la tournée qu’il fit en Cornouailles en 1745 ; mais un tel prisonnier ne pouvait qu’embarrasser fort ses ennemis, qui sentaient bien qu’ils auraient quelque peine à faire passer pour un vagabond, sans moyens d’existence, ce clergyman à la tournure distinguée et à la parole facile. On le relâcha donc ; mais le même jour, à Gwennap, un magistrat, également zélé, l’interrompit au milieu d’une prédication en plein air par les cris plusieurs fois répétés de : « Saisissez-le, saisissez-le pour le service de Sa Majesté ! » Comme personne ne paraissait disposé à obéir à cette injonction, il prit lui-même le prédicateur par le bras et le fit prisonnier ; mais, réflexion faite, il eut quelque honte de sa violence et le relâcha.

Le lendemain, à Falmouth, Wesley eut affaire non plus à des magistrats indécis, mais à une populace fanatisée. Il était en visite chez une dame malade, lorsque le peuple, ameuté par sa haine aveugle contre les nouveaux prédicateurs, entoura la maison et se mit à en faire le siège en règle, en poussant des cris sauvages. La dame de la maison et sa fille, après avoir vainement tenté d’apaiser l’émeute, durent songer à leur propre conservation et se cachèrent, laissant Wesley seul avec une servante pour tenir tête à la fureur du peuple qui criait : « Faites sortir les méthodistes ! où sont les méthodistes ? » Les agresseurs, ayant réussi à forcer la porte d’entrée, se ruèrent dans la maison, décidés à avoir le prédicateur mort ou vif. Celui-ci n’était plus séparé d’eux que par une mince cloison en bois, qui devait céder au premier choc ; son sang-froid ne se démentit pas, et apercevant contre la paroi, qui déjà craquait sous l’effort des assaillants, une glace qui allait voler en éclats, il la plaça en lieu sûr. La pauvre fille qui était avec lui, à l’ouïe des imprécations et des menaces, lui dit toute tremblante : « Mais, monsieur, qu’allons-nous faire ? — Il faut prier, » répondit-il avec calme. Il avoua ensuite qu’à ce moment-là il n’eût pas osé répondre de sa vie pour une seule heure. La servante l’engagea à se réfugier dans une cachette qu’elle lui indiquait : « Non, répondit-il, ma place est ici ; je n’en bougerai pas. » Quelques matelots qui s’étaient mêlés au rassemblement montèrent en ce moment et de leurs robustes épaules enfoncèrent la porte. Wesley s’avança alors calmement au-devant de la foule qui se précipitait dans la chambre en poussant des cris de joie, et, la regardant en face, il dit d’une voix haute et ferme : « Me voici ! Qui d’entre vous veut me parler ? A qui ai-je fait quelque mal ? Est-ce à vous ? dit-il au plus rapproché, ou à vous ? » ajouta-t-il en regardant un autre. Ils ne s’attendaient pas à tant de hardiesse, et, un peu interdits, ils s’écartèrent pour le laisser passer. Arrivé dans la rue, au milieu d’un immense attroupement animé de dispositions hostiles, il s’arrêta, et, la tête découverte afin d’être vu de tous fixa sur eux un regard tranquille, puis, d’une voix où vibraient l’émotion et l’amour, il leur dit : « Mes amis mes compatriotes, voulez-vous me laisser parler ? » La vue de cet homme désarmé, et pourtant si fort, avait tellement changé les dispositions de tous, qu’il n’y eut qu’une voix pour crier : « Oui, oui ! parlez, parlez ! Que personne ne l’empêche ! » Et l’intrépide missionnaire mit à profit cette occasion de parler à la foule de son salut et du pardon de Dieu. L’intervention bienveillante d’un pasteur anglican et de quelques notables de la ville acheva ce que sa parole avait commencé, et il put se retirer sans être molesté.

En poursuivant sa route dans les Cornouailles, Wesley travailla à ranimer le courage de ses sociétés un peu effrayées par l’opposition. Quelques-unes étaient en proie à une véritable consternation : ici, on lui annonçait que les marguilliers de l’église et les constables allaient mettre la main sur lui ; là, il s’agissait d’une troupe de mineurs ivres qui s’approchaient et qui allaient fondre sur l’assemblée réunie pour le culte. « Je travaillai, dit Wesley, à dissiper ces terreurs ; mais la peur n’a pas d’oreilles, et beaucoup se cachèrent. L’événement montra que c’étaient là de fausses alarmes et des artifices de Satan pour empêcher les gens d’écouter la Parole de Dieu. » Ailleurs, à Tolcarn, il eut à soutenir l’assaut de la populace, qui se rua au milieu d’une réunion en plein air. Debout sur un mur, Wesley réussit quelque temps à la contenir de la voix et du geste ; mais on le jeta en bas de la muraille, et il dut interrompre son service, heureux d’échapper sans blessures. A Stithians, pendant qu’il prêchait, les agents de l’autorité, voulant faire un exemple, firent prisonnier l’un de ses auditeurs et l’enrôlèrent de force dans l’armée. L’un des membres de la société de Trewint fut expulsé de la localité ; mais cette mesure ne servit qu’à propager l’œuvre du Réveil, dont cet humble chrétien devint ailleurs le messager fidèle. Son activité eut de si grands succès que Wesley put dire : « En vérité, je ne me souviens pas d’avoir vu en Cornouailles un aussi grand réveil opéré en si peu de temps, parmi les jeunes et les vieux, parmi les riches et les pauvresh. »

hJournal, 15 juillet 1745.

En traversant le détroit de Bristol, Wesley se trouva dans le pays de Galles, au milieu de scènes toutes différentes. « Nous sommes ici dans un tout autre monde, dit-il, jouissant de la paix, de l’honneur et de l’abondance. Il me semble que ce beau soleil de la prospérité me ferait bientôt fondre ; mais la bonté de Dieu saura bien y mettre bon ordre. » A ce moment en effet, la principauté de Galles était de toutes les parties de l’Angleterre celle où le Réveil avait rencontré le plus de sympathies et le moins d’opposition.

Dans le nord aussi, où Wesley fit deux tournées en 1745, il fut en général bien accueilli même par les classes élevées de la société. Il écrivait à son frère : « Il était temps que je quittasse Newcastle, où je commence à être honoré. Les riches et les grands viennent à nous, à tel point que notre salle de culte ne peut pas les contenir tous. L’iniquité a, pour le moment, la bouche fermée, et il est à la mode de dire du bien de nous. Je crois bien que, si j’étais resté un mois de plus, nous aurions eu avec nous le maire et les aldermeni. »

i – Lettre du 23 avril 1745. Œuvres, t. XII. p. 111.

Pendant ce séjour à Newcastle, il entra en relation avec un prêtre catholique, dans des circonstances qui méritent d’être racontées. Cet homme, nommé Adams, était à la tête d’une petite communauté de catholiques, établis dans le village d’Osmotherley, à une vingtaine de lieues au sud de Newcastle. Ce prêtre à l’esprit libéral et à l’âme pieuse, voulant étudier le méthodisme de près, vint faire visite à Wesley. Celui-ci, sans se préoccuper des commentaires que la médisance ne pouvait manquer de faire sur sa conduite, le reçut et l’hébergea pendant plusieurs jours dans sa maison d’orphelins et lui donna toutes les informations qu’il désirait avoir. Le résultat de cette entrevue fut une amitié durable entre Adams et Wesley et, comme nous allons le voir, la fondation d’une œuvre méthodiste à Osmotherley.

Une semaine après cette visite, le lundi de Pâques, Wesley repartait pour Londres. A quatre heures et demie du matin, il prenait congé de ses frères de Newcastle, en prêchant une dernière fois à un nombreux auditoire, où se trouvaient beaucoup de gens riches et cultivés. En selle aussitôt après, il s’arrêtait à huit heures à Chester-le-Street et prêchait en plein air à une assemblée nombreuse et paisible. Continuant sa route, il prêchait le soir dans une auberge à Northallerton, où il trouva « un noble peuple, qui reçut la parole avec empressement. » Le prêtre Adams et quelques-uns de ses voisins étalent venus l’entendre, et le supplièrent de les visiter. Wesley accepta l’invitation, remonta à cheval et arriva à Osmotherley vers dix heures du soir, après avoir fait soixante milles et prêché trois fois dans la journée. A cette heure-là, dans ce village de montagne, tout le monde était couché ; mais le prêtre et ses amis s’en allèrent de porte en porte convoquer une réunion, et, une heure après, Wesley prêchait son quatrième sermon de la journée dans une ancienne chapelle de Franciscains. Lorsqu’il alla se coucher après minuit chez son nouvel ami le prêtre, il ne ressentait, assure-t-il, « absolument aucune fatigue ».

Le lendemain matin, à cinq heures, il prêcha sur la justification par la foi à des auditeurs dont plusieurs ne s’étaient pas couchés, de peur de ne pas se réveiller assez tôt pour l’entendre. Après le service, une quakeresse qui, conformément aux principes de sa communauté, n’avait pas été baptisée, lui demanda brusquement : « Crois-tu que le baptême d’eau soit une ordonnance de Christ ? » Wesley lui répondit : « Que dit Pierre ? Quelqu’un peut-il refuser l’eau du baptême à ceux qui ont reçu le Saint-Esprit aussi bien que nous ? » Wesley ajoute : « Je lui dis encore quelques paroles, mais elle m’interrompit en disant : Cela suffit ! je veux être baptisée ! Et sur l’heure le baptême lui fut administré. »

[Journal, 16 avril 1745. Cette quakeresse se nommait Elisabeth Tyerman, et c’est son petit-fils, le Rév. Luke Tyerman, natif d’Osmotherley, qui a été de nos jours le biographe le plus abondant et le plus érudit de Wesley, de Whitefield et de La Fléchère. Il nous apprend que c’est en écoutant dans sa jeunesse les récits d’une vieille chrétienne qui avait connu Wesley, qu’il a pris cette passion pour l’histoire du méthodisme qui l’a conduit à de précieuses découvertes dans un champ déjà fort exploré.]

Le méthodisme, introduit dans ce village au milieu de circonstances si étranges, y prit pied définitivement. Une société y fut formée, et, en 1754, une chapelle y fut bâtie, qui, pendant cent onze ans, a servi au culte et n’a été remplacée qu’en 1865 par un édifice plus élégant. Wesley s’arrêtait volontiers dans cette localité, quoiqu’elle fût à plusieurs milles en dehors de la route de Londres à Newcastle et d’un difficile accès. Il y logeait fréquemment sous le toit de son vieil ami le prêtre catholique. Lorsqu’il le visita en 1776, il le trouva « un pied dans la tombe », et, lors de sa tournée suivante, il écrivait : « J’ai trouvé que mon vieil ami venait de mourir, après avoir mené, pendant près de cinquante ans, une vie de reclus. J’ai appris d’une personne qui l’a soigné que la mort n’a pas eu d’aiguillon pour lui et qu’il a remis calmement son âme à Dieuj. »

jJournal, 8 mai 1777.

En revenant à Londres, il prêcha dans les principales localités qui étaient sur son chemin. A Sheffield, il annonça l’Évangile à un auditoire nombreux et attentif, sur l’emplacement de la chapelle méthodiste, « qu’une émeute de bons protestants avait récemment démolie ». Pendant qu’il parlait à Birmingham, « les pierres et la boue tombaient de tous côtés, et cela pendant près d’une heure. »

Tandis qu’il poursuivait ainsi son œuvre dans les principaux comtés de la Grande-Bretagne, ses collaborateurs le secondaient activement, malgré des souffrances et des luttes que nous ne pouvons pas raconter ici ; son frère se distinguait toujours au premier rang, et nul ne se lançait avec plus d’ardeur que lui dans la mêlée. La bataille était engagée sur tous les points à la fois, et chaque soldat y faisait bravement son devoir. Wesley était l’âme de ce grand mouvement, animant ses frères de son courage et donnant l’exemple d’un dévouement sans réserve.

L’œuvre du Réveil répondait à des besoins si sérieux qu’elle éclatait presque spontanément sur les points les plus divers, et Wesley apprenait souvent avec surprise les succès de quelques collaborateurs dévoués et modestes dont il ne soupçonnait pas même l’existence. C’est ainsi que, vers cette époque, il apprit avec joie que le méthodisme avait fait son apparition dans l’armée anglaise sur le continent. La guerre de la succession venait d’éclater ; l’Angleterre avait pris parti pour Marie-Thérèse, et la France contre elle. Ce fut en Flandre que se heurtèrent les deux armées. Parmi les troupes anglaises se trouvaient quelques soldats qui avaient entendu la prédication méthodiste en Angleterre et en qui elle avait porté des fruits. Les dangers de la guerre avaient mûri leur piété, et, à force de zèle, ils se trouvèrent de nombreux compagnons. Les noms de quelques-uns de ces pieux soldats méritent d’être conservés. John Evans, John Haime, Samson Staniforth et Mark Bond furent les chefs principaux du mouvement remarquable qui éclata dans l’armée de Flandre. Ils entreprirent une œuvre régulière d’évangélisation qui produisit des fruits abondants ; des conversions eurent lieu dans presque tous les régiments, et les nouveaux convertis se groupèrent en sociétés pour s’édifier mutuellement ; leur nombre s’éleva à trois cents au moins. Les soldats les plus instruits et les plus pieux devinrent les prédicateurs des autres, et il y en eut jusqu’à sept. Le plus actif d’entre eux, John Haime, prêchait souvent cinq fois par jour dans diverses parties du camp, avec l’agrément de ses chefs, qui lui permettaient de se décharger sur d’autres soldats de la plupart de ses corvées et qui se montraient généralement favorables à son œuvre. De vastes tentes furent même mises à la disposition des soldats pieux pour la célébration de leur culte. A Bruges, le général permit à Haime de prêcher tous les jours dans l’église anglaise ; les soldats méthodistes se rendaient en rang à ces services, et leur bonne tenue et leurs chants édifiaient tout le monde. D’autres soldats ouvrirent également un lieu de culte à Gand.

Le 1er mai 1745, à la bataille de Fontenoy, les soldats méthodistes montrèrent à leurs camarades comment des soldats chrétiens savent faire leur devoir et mourir. Quatre prédicateurs et un grand nombre de membres de la société restèrent sur le champ de bataille. « Je m’en vais me reposer sur le sein de Jésus, » disait un blessé à ses compagnons. « Viens, Seigneur Jésus, viens bientôt ! » murmurait un autre d’une voix mourante. John Evans avait eu les deux jambes emportées par un boulet ; on l’adossa à un canon pour l’y laisser mourir ; et, tant qu’il put parler, il ne cessa de louer Dieu et d’exhorter ceux qui l’entouraient.

En pénétrant sur les champs de bataille, le méthodisme s’y montrait fidèle à sa mission, comme il l’avait été en s’occupant des mineurs de Kingswood et de Newcastle. Dieu l’appelait évidemment à annoncer l’Évangile à ceux dont nul ne prenait soin.

Ajoutons que, si un grand nombre de soldats méthodistes perdirent la vie sur les champs de bataille de la Flandre, plusieurs revinrent en Angleterre et s’unirent aux sociétés ; quelques-uns même entrèrent dans les rangs du ministère itinérant.

Wesley avait pris un vif intérêt à ce mouvement. Il entretint une correspondance active avec quelques-uns de ces pieux soldats La joie que lui faisaient éprouver leurs lettres était à la fois celle du missionnaire et celle du patriote. Son patriotisme était ardent, et les circonstances ne tardèrent pas à le montrer.

Dans le courant de l’année 1745, la Grande-Bretagne fut en proie à une vive agitation, par suite du débarquement en Écosse du prétendant Charles-Edouard Stuart. Son armée eut d’abord quelques succès ; elle s’empara d’Edimbourg et de là menaça le nord de l’Angleterre. Wesley, qui était Anglais jusqu’au fond de l’âme, comprenait que la victoire du prétendant, si elle était possible, serait celle du papisme et menacerait les libertés de sa patrie. Il mit donc toute son influence au service de la cause qui personnifiait les aspirations nationales. Dès que la nouvelle de l’invasion lui parvint, il se rendit à Newcastle, qui, par sa position septentrionale, était une des villes les plus exposées ; il tenait à partager les dangers de ses frères et à leur apporter des paroles d’encouragement. Dès son arrivée, il s’empressa d’écrire au maire de la ville une lettre où il protestait de sa fidélité au souverain. Peu après, il s’offrit à évangéliser les soldats de la garnison, dont les besoins religieux étaient complètement négligés, et il prêcha plusieurs fois aux troupes en plein air. Ces travaux ne furent pas sans fruits, et la tentative avortée du prétendant, si elle ne changea rien à la situation politique de l’Angleterre, eut du moins pour effet de contribuer à arracher quelques âmes à leur indifférence.

Pendant l’été de 1746, Wesley visita le sud-ouest de l’Angleterre. Le pays de Galles lui fit un accueil chaleureux, et les Cornouailles, où, l’année précédente, il avait eu tant d’épreuves, prirent à tâche de les lui faire oublier ; il ne fut pas troublé une seule fois par la populace, et il eut la joie d’apprendre que plusieurs persécuteurs s’étaient convertis. Les sociétés s’organisaient de toutes parts sur de solides bases, et des symptômes sûrs annonçaient au missionnaire que ses travaux au milieu de cette population de mineurs ne seraient pas éphémères.

L’hiver venu, il repartit pour les comtés du nord, sans se mettre en peine des rigueurs de la saison, dont il eut pourtant beaucoup à souffrir. En arrivant à Hatfield, son compagnon de route et lui étaient à moitié gelés. Après une heure de repos, ils repartirent au milieu d’une tempête de neige, qui les empêchait de voir et presque de respirer. Le lendemain, la journée fut pire encore ; la neige, chassée par un vent violent, pénétrait sous leurs vêtements et dans leurs chaussures et les aveuglait. Le troisième jour, l’aubergiste chez qui ils avaient passé la nuit, leur dit que les chemins, encombrés de neige, étaient impraticables. « Bah ! répondit Wesley, nous ferons bien aujourd’hui nos vingt milles, en menant nos chevaux à la main. » Et ainsi firent-ils, poursuivant leur voyage par un temps affreux et employant leur soirée à prêcher dans les localités où ils s’arrêtaient.

Wesley trouvait une compensation à toutes ces fatigues dans les progrès réjouissants des sociétés qu’il visitait tout le long de sa route. « A Tetney, écrit-il dans son journal, j’ai examiné la petite société. Je n’ai pas vu sa pareille dans toute l’Angleterre. Sur la feuille de classe qui indique ce que chacun donne pour les pauvres, j’ai vu que l’un d’eux donne 8 pence par semaine et souvent 10 ; un autre, 13, 15 ou 18 ; un troisième, 1 et quelquefois 2 shillings. J’ai demandé au conducteur, qui est un Israélite sans fraude : « Qu’est-ce que cela veut dire ? Êtes-vous la plus riche société de l’Angleterre ? — Je ne « pense pas, m’a-t-il répondu ; mais tous ceux d’entre nous qui sont sans famille se sont résolus à se donner eux-mêmes et à donner tout ce qu’ils ont au Seigneur, et nous le faisons avec joie. » Avec de pareils adhérents, le méthodisme pouvait marcher sans crainte vers l’avenir ; sa cause était gagnée.

Wesley trouva les diverses sociétés du Nord dans un état généralement prospère. A Newcastle, en même temps qu’il constatait l’harmonie qui régnait entre les divers membres, il voyait avec joie que la prédication était goûtée en dehors même du cercle ordinaire des auditeurs, et que les préjugés diminuaient, même au sein des classes élevées. Il visita des localités nouvelles, où sa prédication fonda une œuvre durable ; il en laissa la direction à ses prédicateurs itinérants, dont le chiffre se multipliait. L’un d’eux, John Nelson, qu’il rencontra pendant cette tournée, se distinguait toujours par son héroïsme chrétien et par les succès de son ministère. Il venait justement d’échapper, comme par miracle, à un assaut de la populace fanatisée d’York, qui l’avait à peu près lapidé ; on l’avait laissé pour mort sur le sol, rougi de son sang. Wesley encouragea ce vaillant frère, et, à la suite d’une courte entrevue avec lui, il reprit sa course à travers les comtés du nord. A Leeds, où Nelson avait introduit le méthodisme, la prédication de Wesley excita un puissant intérêt et attira des foules considérables. A Keighley, où il avait formé, lors d’une tournée précédente, une société de dix membres, il en trouva deux cents. Il visita une paroisse rurale, Haworth, dont le ministre, William Grimshaw, récemment converti par le moyen d’un prédicateur méthodiste, allait devenir l’un de ses collaborateurs les plus dévoués. A Manchester, il prêcha en pleine rue à des milliers de personnes ; vers la fin de son service, il fut interrompu par quelques individus qui, s’étant emparés d’une pompe à incendie, menaçaient de la faire jouer sur le prédicateur s’il continuait, ce qui força l’assemblée à se dissoudre.

Cette légère mésaventure fut à peu près la seule que rencontra Wesley pendant cette tournée d’évangélisation dans le Nord. Les sentiments du peuple avaient subi déjà de profondes modifications et inclinaient généralement à la bienveillance. Les tentatives d’insubordination étaient facilement contenues, et parfois elles étaient réprimées par ceux mêmes qui avaient d’abord le dessein de les attiser. Ce fut l’expérience que fit Wesley dans le sud-ouest, où il reparut dans l’été de 1747.

Une troupe d’ouvriers qui s’étaient mis en grève vint interrompre sa prédication à Plymouth ; ils avaient avec eux quelques tambours dont les roulements couvrirent la voix du prédicateur. Celui-ci allait se retirer paisiblement, sauf à reprendre à un moment plus propice son culte interrompu ; mais ce n’était pas là le compte des émeutiers, qui s’étaient promis de berner le prédicant. Tout entouré d’une multitude d’hommes dont l’aspect seul ne promettait rien de bon, Wesley n’avait aucune issue pour échapper. A bout de ressources, mais ne perdant pas son sang-froid, il va droit à un géant de six pieds qui commandait la cohue et lui prend la main avec le plus grand calme. Subjugué par cette attitude et flatté sans doute dans son amour-propre, cet homme, qui tout à l’heure paraissait un forcené, s’apaise en un moment et dit au prédicateur : « Monsieur, je vais vous ramener sain et sauf chez vous, et personne ne vous touchera, je vous en réponds. — Et vous autres, cria-t-il en se tournant vers ses compagnons, faites place. Je promets de fendre la tête au premier qui mettra la main sur ce monsieurk. » On se le tint pour dit, et, accompagné de son étrange guide, le missionnaire put regagner son domicile.

kJournal, 27 juin 1747.

A Sainte-Agnès, la populace lui jeta des mottes de terre et de la boue. Un homme qui avait rempli ses poches de pierres pour les lui lancer fut tout surpris de l’entendre choisir pour texte cette parole : « Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre ! » Cette coïncidence et la puissance des exhortations qui suivirent modifièrent tellement ses intentions qu’il laissa tomber à terre ses pierres l’une après l’autre et écouta jusqu’au bout avec la plus vive attention.

Cette tournée dans les comtés du sud-ouest réjouit vivement Wesley.

« Comme tout a changé dans les Cornouailles, écrit-il. C’est maintenant un poste paisible et même honorable. On nous dit des choses honnêtes presque partout. Qu’avons-nous donc fait au monde pour qu’il soit si poli envers nous ? »

« Une grande porte, écrivait-il encore, nous est ouverte maintenant à peu près dans tous les coins de ce pays. Il y a un tel changement depuis deux ans qu’on en verrait difficilement un pareil ailleurs en Angleterre. Partout où nous allions, nous devions porter nos vies dans nos mains ; mais maintenant il n’y a pas un chien pour aboyer contre nous. Plusieurs ministres sont clairement convaincus de la vérité ; quelques-uns sont hostiles ; la plupart semblent neutres. Quelques soi-disant gentlemen sont presque nos seuls opposants maintenant ; buveurs, débauchés, blasphémateurs, ils ne veulent pas entrer dans le royaume des cieux et voudraient empêcher les autres d’y entrer. Les plus violents jacobites parmi eux sont continuellement à crier que nous voulons ramener le prétendant ; et quelques-uns de ces honnêtes gens sont juges de paix et rendent la justice au nom de Sa Majestél. »

lŒuvres, t. XII, p. 167.

Les succès que Dieu accordait aux efforts de Wesley ne pouvaient être pour lui qu’un encouragement à tenter de nouvelles entreprises. Aussi à peine fut-il de retour de ces tournées, où il avait eu tant de joie, qu’il se prépara à une expédition missionnaire qui lui promettait de grandes épreuves, mais où sa foi lui montrait aussi la perspective de grands succès. Avant que nous racontions, dans un chapitre spécial, cette mission d’Irlande, il nous reste à résumer les travaux pastoraux, philanthropiques et littéraires de Wesley pendant la période dont nous venons de parler.

Son activité pastorale n’était pas moins remarquable que son activité missionnaire. Dans ce temps de fermentation religieuse, elle ne s’exerçait pas sans certaines difficultés spéciales. Comme tout grand réveil, comme la Réformation elle-même, le mouvement du xviiie siècle produisit toute une végétation parasite d’idées aventureuses et bizarres. Certaines âmes subissaient le charme de doctrines dangereuses qui tendaient à substituer un quiétisme malsain aux saintes luttes de la foi. Il fallait unir la fermeté à la prudence pour combattre efficacement ces tendances. Wesley n’hésitait pas à user de l’autorité que lui reconnaissaient les sociétés pour en exclure les membres qui déshonoraient l’Évangile par leur conduite. C’est ce qu’il fit en 1746, à Nottingham, à Birmingham et à Wednesbury. Dans cette dernière ville, où la persécution avait été si violente, « les docteurs antinomiens, dit-il, s’étaient donné bien du mal pour détruire ce pauvre peuple. » Un certain Etienne Timmins, sous prétexte de liberté chrétienne, prêchait l’émancipation du chrétien à l’égard de toute loi. « Je me demandai, en l’entendant, dit Wesley, si l’orgueil ne l’avait pas rendu fou. » A Birmingham, un autre sectaire plus exalté encore avait jeté le trouble dans la société. La conversation suivante peut donner une idée des principes dangereux qu’il propageait :

« Croyez-vous, lui demanda Wesley, que vous n’avez plus rien à faire avec la loi de Dieu ? — Oui, répondit-il, je ne suis plus sous la loi ; je vis par la foi. — Avez-vous, en vivant par la foi, droit à toutes choses ici-bas ? — Oui, puisque Christ est à moi. — En résulte-t-il pour vous le droit de vous approprier ce qui vous plaît, dans une boutique, par exemple, sans le consentement du marchand ? — Je le puis, si j’en ai besoin. Seulement, je serai retenu par la crainte d’offenser. — Avez-vous droit également à toutes les femmes du monde ? — Oui, si elles y consentent. — Et cela n’est-il pas un péché ? — Oui, pour celui qui croit que c’est un péché. Non, pour ceux dont les cœurs sont libres. »

« Certainement, ajoute Wesley, ces gens-là sont les premiers-nés de Satanm. » On comprend qu’il ait combattu ces doctrines monstrueuses, avec le même zèle que mit saint Paul à démasquer les faux docteurs de son temps. Telle de ses sociétés se trouva réduite de plus de moitié par l’application de la discipline. Dans telle autre, un schisme momentané se produisit, qui entraîna la presque totalité des membres. Tel prédicateur l’abandonna pour faire cause commune avec les sectaires.

mJournal, 23 mars 1746.

Wesley eut à combattre les illuminés, qu’il n’aimait pas mieux que les antinomiens. Il en usait du reste avec eux conformément au précepte de l’Écriture, qui recommande de « traiter le fou selon sa folie ». Dès 1739, il avait été mis en rapport avec les « prophètes français » (French Prophets), comme on les appelait, derniers restes du prophétisme camisard, qui avait essayé de se maintenir dans le Refuge et qui, à Londres en particulier, avait fait un certain bruit dans les premières années du sièclen. Il entendit une jeune fille prophétiser en langage biblique et n’hésita pas à déclarer qu’il y avait là un phénomène « hystérique ou artificiel ». Le Réveil côtoya quelque temps ce mouvement, qui entraîna certains esprits prédisposés à l’illuminisme. Wesley reçut un jour la visite de deux prophètes qui lui apportaient, disaient-ils, un message divin. Ils lui annoncèrent qu’il ne tarderait pas à naître de nouveau, et qu’ils avaient reçu l’ordre de rester chez lui jusqu’à ce que la chose eût lieu, à moins qu’il ne les mît à la porte. Il leur répondit gravement : « Je ne vous mettrai pas à la porte, » et les conduisit dans une pièce, où ils demeurèrent jusqu’au soir. Comme il y faisait très froid et qu’ils n’avaient rien à manger, ils se décidèrent pourtant à s’en aller, et Wesley n’entendit plus parler d’eux. Il fut en relation en 1746 avec un autre prophète qui prétendait avoir le don de parler des langues étrangères et qui essaya de parler latin sans y réussir, « montrant ainsi qu’il avait manqué sa vocation. »

n – Voyez notre article Inspirés, dans l’Encyclopédie des sciences religieuses.

Ce fut un bonheur pour le Réveil d’avoir à sa tête un homme doué d’un esprit calme, d’un sens droit et d’une volonté énergique, capable, en un mot, de parer aux dangers que de telles aberrations faisaient courir au méthodisme.

La direction des sociétés donnait à Wesley d’autres préoccupations encore. Il avait besoin de tout son génie administratif pour créer de toutes pièces leur organisme ecclésiastique. Nous parlerons dans un chapitre spécial des délibérations des conférences annuelles, mais il est certains détails de l’organisation qu’il convient de noter ici. En 1746, il se déchargea de la possession des immeubles et chapelles sur des fidéi-commissaires choisis parmi les membres des sociétés.

La même année, préoccupé des souffrances des malades trop pauvres pour avoir recours aux médecins, il ouvrit à Londres et à Bristol des dispensaires, où des remèdes étaient gratuitement distribués aux pauvres et où lui-même, assisté d’un aide-pharmacien et d’un chirurgien, donnait des consultations et distribuait des remèdes. Il avait toujours eu du goût pour les sciences médicales, auxquelles il avait même consacré quelques mois d’études avant son départ pour la Géorgie. Il s’y remit, en bornant son ambition à apporter quelque soulagement aux maladies simples et sans complications.

L’année suivante, Wesley publia sa Médecine primitive, ouvrage qui atteignit, avant la mort de son auteur, sa vingt-troisième édition, et dont une traduction a paru en français, en 1772, sous ce titre : Médecine primitive, ou Recueil de remèdes à l’usage des gens de la campagne, des riches et des pauvres, traduit de l’anglais de Wesley sur la treizième édition. Lyon, Jean-Marie Bruyset, mdcclxxii. La science médicale du fondateur du méthodisme, à en juger par cet ouvrage, était bien en retard sur celle d’aujourd’hui, et certains remèdes indiqués par lui nous font sourire. Mais il faut se souvenir que l’art de guérir était encore alors dans son enfance.

Il réorganisa, l’année suivante, le diaconat de la société de Londres et lui donna un règlement destiné à rendre plus efficace le soulagement des pauvres. A cette époque et pendant longtemps, les fonds collectés à Londres dans les classes étaient uniquement employés en aumônes ; ce ne fut que beaucoup plus tard qu’ils devinrent la source principale du salaire des prédicateurso.

o – Moore, Life of Wesley, t. II, p. 108.

D’autres institutions de charité se groupaient peu à peu autour de la chapelle de la Fonderie. Wesley loua deux petites maisons où furent reçues de pauvres veuves sans moyens d’existence. En 1748, il écrit : « Dans cette Maison de pauvres (comme on l’appelle communément), nous avons en ce moment neuf veuves, une femme aveugle, deux pauvres enfants et deux domestiques. Je puis ajouter : quatre ou cinq prédicateurs ; car moi-même, aussi bien que les autres prédicateurs qui se trouvent à Londres, nous mangeons avec les pauvres, la même nourriture qu’eux et à la même table ; et nous sommes heureux ensemble, comme si déjà nous mangions ensemble le pain dans le royaume de notre Pèrep. »

pŒuvres, t. VIII, p. 256.

Une école avait été également fondée, où une soixantaine d’enfants recevaient l’instruction élémentaire, la plupart gratuitement. Ils étaient soumis à un régime décidément trop spartiate, n’ayant de congé que le dimanche et obligés d’assister chaque matin à la prédication de cinq heures.

A ces œuvres de bienfaisance, Wesley joignit une société de prêt. Il commença avec un modeste capital de 1 25 francs collectés parmi ses amis et qu’il éleva peu à peu jusqu’à trois mille francs. Les administrateurs de ce fonds avaient pour devoir de prêter à ceux qui en avaient besoin de petites sommes, qui d’abord ne devaient pas dépasser 25 francs et que les emprunteurs s’engageaient à restituer au bout de trois mois. « Il peut paraître incroyable, écrit Wesley, mais il n’en est pas moins vrai, qu’avec cette somme minime nous avons pu secourir deux cent cinquante personnes en 1747. Est-ce que Dieu ne mettra pas au cœur de quelque ami de l’humanité d’augmenter notre petit capital ? Si ce n’est pas là « prêter à l’Éternel », qu’on me dise ce que c’est ! »

Dès le milieu du siècle dernier, Wesley avait donc constitué l’une de ces sociétés de prêt au travail, dont on parle beaucoup de nos jours. Il eut la satisfaction de constater, par des faits nombreux, l’utilité de cette fondation ; des centaines de familles pauvres lui durent l’amélioration de leur condition ; quelques-unes lui durent même la fondation de leur fortune. Ce fut le cas pour Lackington, qui n’était qu’un pauvre savetier sans travail, lorsqu’en 1774, avec l’aide de la caisse de prêt, il put entreprendre un modeste commerce de librairie, qui, dix-huit ans plus tard, avait atteint une telle importance que ses ventes annuelles dépassaient cent mille volumes et les revenus de son propriétaire 125 000 francs.

En voyant Wesley organiser tant d’œuvres diverses, ses ennemis prétendaient qu’il avait lui-même acquis une immense fortune et que ses sociétés lui faisaient de riches revenus. La vérité est qu’il n’avait d’autre traitement que son fellowship d’Oxford et les profits qu’il faisait sur ses publications. Quant à l’argent des sociétés, il avait pour principe de n’y pas toucher. « Tout l’argent qui est contribué ou collecté, en quelque lieu que ce soit, est reçu, disait-il, et dépensé par d’autres que moi, et mon rôle se borne à le voir de mes yeux. »

[Il écrivait en 1780 : « Il y a quarante-deux ans, ayant le désir de fournir au pauvre peuple des livres moins coûteux, plus courts et plus simples que ceux qui existaient, j’écrivis un bon nombre de petits traités, qui se vendaient généralement deux sous, comme aussi de plus volumineux. Quelques-uns eurent un écoulement bien supérieur à ce que j’espérais, et par ce moyen je devins riche sans m’en douter et sans l’avoir désiré. Toutefois je n’amasse pas des trésors sur la terre, et je ne mets rien de côté. A l’exception de mes livres, que je serai bien forcé de laisser derrière moi, je compte ne rien laisser quand Dieu me rappellera. Mes propres mains seront mes exécuteurs testamentaires. » (Œuvres, t. VII, p. 9.) Il fut fidèle à cet engagement.]

Wesley se préoccupait vivement du développement intellectuel des auxiliaires laïques qu’il avait appelés à le seconder. Il ne se lassait pas de les encourager, à l’étude, et, toutes les fois qu’il le pouvait, il en réunissait un certain nombre pour leur donner quelques leçons. « Cette semaine, écrivait-il pendant un séjour à Newcastle, j’ai étudié, avec quelques jeunes hommes, un compendium de rhétorique et de morale. Je ne vois pas pourquoi un homme d’intelligence moyenne n’apprendrait pas en six mois plus de bonne philosophie qu’on n’en apprend souvent à Oxford en quatre ou même sept ans. » Désireux de préparer un programme d’études pour ses jeunes prédicateurs, il prit conseil de Doddridge, qui dirigeait le séminaire théologique de Northampton ; celui-ci lui répondit en lui envoyant une liste raisonnée de livres d’études portant sur les diverses branches de la théologie. Ces relations, qui furent de part et d’autre cordiales et affectueuses, avec le dissident le plus considérable de l’époque, suffiraient à montrer que les préjugés anglicans de Wesley avaient déjà, sinon complètement disparu, au moins considérablement diminué. Les persécutions que ses collègues de l’Église établie lui faisaient subir pouvaient, être pour quelque chose dans ce changement de manière de voir, mais c’est surtout à ses recherches et à ses études qu’il faut l’attribuer, comme nous le verrons plus loin.

Ce n’était pas seulement aux dissidents que Wesley tendait une main fraternelle. Il s’était rapproché aussi des amis de Whitefield. Celui-ci était en Amérique, où il parcourait les Églises, portant partout avec lui la flamme du Réveil. Les lettres qu’il échangeait avec son ancien ami étaient désormais affectueuses et confiantes. Il lui écrivait en octobre 1746 :

« L’affection que j’ai toujours éprouvée pour vous et votre frère est aussi grande que jamais ; et j’ai la confiance que nous donnerons à notre âge et aux âges futurs un exemple de véritable amour fraternel, persistant en dépit des divergences d’opinion. Nous découvrirons au dernier jour pour quelles raisons notre Seigneur a permis que nous eussions des idées différentes sur quelques points de doctrine. J’ai eu le plaisir de lire la suite de votre Appel, et je prie que Dieu donne prospérité à tous les travaux de votre plume et de vos lèvres. J’apprends que l’antinomisme a levé la tête en beaucoup de lieux. Je bénis Dieu de ce que vous vous êtes élevé contre lui.

Si vous me demandez ce qui en est de moi, je réponds que je suis heureux en Jésus, l’Éternel ma Justice. Si vous me demandez ce que je fais, je réponds que je suis à la poursuite des pauvres pécheurs dans les bois de l’Amérique. Si vous me demandez avec quel succès, je réponds que mes travaux n’ont jamais eu plus d’encouragement et que la porte est partout ouverte pour la prédication de l’Évangile éternel. Dans le Maryland et la Virginie, les gens accourent pour entendre la parole comme des colombes à leur colombier. Les auditoires sont nombreux, et l’œuvre progresse comme en Angleterre. »

Ces sentiments fraternels ne s’échangeaient pas seulement d’une rive à l’autre de l’Atlantique entre les chefs des deux fractions du méthodisme. En Angleterre, leurs partisans se rapprochaient : en janvier 1746, une conférence eut lieu à Bristol, à laquelle prirent part d’un côté Howel Harris et onze de ses prédicateurs, et de l’autre Wesley et quatre des siens. L’objet de cette réunion était d’écarter tout ce qui pouvait nuire à l’amour fraternel entre les deux branches du méthodisme. Après avoir prié ensemble, les membres de la conférence s’occupèrent du cas de Neath, localité du pays de Galles, où l’on craignait un schisme dans la société, à la suite d’une prédication de Wesley : « Je n’ai pas le dessein, déclara celui-ci, d’organiser une société à Neath, ou dans aucune ville du pays de Galles où il en existe déjà une. Je suis résolu au contraire à faire tout ce qui est en mon pouvoir pour empêcher toute séparation de ce genre. »

La résolution suivante fut votée :

« Nous sommes unanimes à déclarer que, si occasionnellement nous prêchons les uns chez les autres, nous nous efforcerons de fortifier mutuellement nos mains et non de les affaiblir, comme aussi d’empêcher toute séparation dans nos diverses sociétés. — Il est décidé qu’un frère de la société de Wesley ira avec Harris à Plymouth et dans l’ouest, afin de réparer la brèche qui y a été faite et de propager parmi le peuple un esprit d’amour, avec les fruits qui en procèdent. — Il est entendu que, des deux côtés, nous devons mettre le plus grand soin à défendre le caractère les uns des autresq. »

qLife and Times of Howel Harris, p. 113.

Si l’on se souvient de la vivacité des luttes qui, cinq ou six ans auparavant, avaient amené le schisme, et de l’importance que, de part et d’autre, l’on attachait aux questions en litige, on reconnaîtra que cette tentative de rapprochement fait honneur à ces hommes de Dieu qui pouvaient bien se séparer, mais ne cessaient de s’aimer.

Il nous reste à dire que la période que nous venons de raconter fut marquée pour Wesley par une grande activité littéraire. Chaque année, de nombreuses publications virent le jour, soit pour répondre aux attaques incessantes dont le méthodisme était l’objet, soit pour servir à l’édification des sociétés.

Celles-ci eurent dès l’origine des recueils d’hymnes à leur usage, et d’année en année, ces recueils s’enrichirent de nouvelles productions dues surtout à l’admirable génie poétique de Charles. En 1744, l’année où la persécution fit rage, parut un recueil de trente Hymnes pour les temps de trouble et de persécutions. « Les unes, dit le Dr Stoughton, sont plaintives et résignées, les autres rappellent le son du clairon et ont l’accent du défi et de la victoire. On se représente aisément une troupe de méthodistes assaillis par la populace et entonnant l’hymne qui doit se chanter dans un tumulte », et qui commence ainsi :

Ye, servants of God, your Master proclaim.

Stoughton, Religion in England under Queen Ann and the Georges, t. I, p. 409. Ce recueil, comme plusieurs autres, portait les noms réunis des deux Wesley. Il a été reproduit dans le tome IV des Poetical Works of John and Charles Wesley, publiées par le Dr Osborn.

Parmi les nombreuses publications de ces premières années de l’activité de Wesley, il faut mentionner un grand nombre de biographies, ouvrages de piété, histoires, etc., œuvres d’auteurs divers qu’il abrégea et modifia, en les adaptant aux besoins de ses sociétés. Il publia, en 1746, un premier volume de sermons, où il traite des principales doctrines évangéliques. Il publia aussi dans ces mêmes années, son Appel aux hommes raisonnables et religieux, éloquent plaidoyer en faveur de l’œuvre du réveil méthodiste, où les idées les plus généreuses sont exposées dans un style d’une remarquable puissance. Il écrivit aussi à l’adresse du peuple de courts traités religieux, qui, grâce à ses nombreux prédicateurs, se distribuèrent par milliers d’exemplaires dans toutes les parties de la Grande-Bretagne et secondèrent utilement la prédication proprement dite. A Wesley revient l’initiative de ces distributions faites sur une large échelle, idée féconde qui devait, de nos jours, recevoir une application étendue, au moyen de puissantes sociétés.

Au moment où nous sommes arrivés, le Réveil n’avait pas dix ans d’existence, et Wesley avait déjà mis au jour une centaine d’écrits de toutes dimensionsr. Pour un mouvement qui se produisait surtout au sein des classes humbles de la société et qui n’avait nulle prétention scientifique, ce fait est digne d’être remarqué.

r – On consultera avec intérêt, sur cette prodigieuse activité littéraire de Wesley, la savante bibliographie wesleyenne publiée par le Dr Osborn, sous ce titre : Outlines of Wesley an Bibliography, Londres, 1869.

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